Manuscrit Story : la tournée des grands ducs, livre sous le bras

Marc Varence - 19.02.2016

Reportage - manuscrit story - chercher éditeur - auteur publication


Tout au long de ses pérégrinations d’auteur en quête d’éditeur, Marc Varence a décidé de raconter l’histoire de son manuscrit, et ses voyages. Pour tenter de placer Le Polygone dans une maison d’édition parisienne, l’auteur s’est donné les moyens. Parti de Belgique, son livre sous le bras, il a décidé présenter son ouvrage directement chez les éditeurs. Au fil des semaines, le projet sera décortiqué dans nos colonnes. Épisode 3, tout de suite.

 

 

 

« Les manuscrits ne nous intéressent pas ! On les empile dans un coin ! »


Sous un crachin floconneux qui me fouette le visage, je m’accroche à mon rêve. Ma chaussure gauche se gorge d’eau. Un trou dans ma semelle et les trottoirs détrempés font le reste. Je couine tout en traînant ma valise de quelque trente kilos, emplie de manuscrits jusqu’à la gueule. Première adresse : 22 rue La Boëtie, dans le VIIIe arrondissement, siège des éditions de Fallois. Immeuble haussmannien. Impossible de savoir que derrière cette façade austère se cache l’éditeur de Joël Dicker. Première adresse et première déconvenue ! Ils refusent de prendre réception de mon manuscrit. Je reste coi. « Nous n’avons pas de service de lecture. Les manuscrits s’entassent dans une pièce, contre un mur. Vous auriez peut-être intérêt à le remettre à une plus grande maison d’édition. Nous, on travaille en équipe réduite. »

 

Imaginez-vous candidat auteur, dans les bureaux d’une maison qui publie, outre Joël Dicker, Jean-Marie Lustiger, Michel Zink ou encore Robert Merle. Elle surfe sur une vague nouvelle. Et là, de but en blanc, elle vous renvoie à vos chères études. Pas de service de lecture ! Ah bon ? Voilà qui peut sembler bizarre… Et pourtant. L’éditeur a le choix. Il publiera toujours en priorité ses auteurs maison, il pourra racheter des droits à des éditeurs étrangers, commander des ouvrages à l’approche d’événements, ou encore publier des textes anciens libres de droits. En fait, la plupart du temps, les nouveaux auteurs ne représentent qu’une partie infime de son catalogue, d’où la réaction de l’employée chez de Fallois.

 

« En feuilletant le cahier d’Henri Charrière, écrit à la main, mon père a pensé pouvoir en vendre plus de dix mille. »


Changement de décor et d’ambiance aux éditions Anne Carrière. Grâce à mes multiples casquettes de blogueur, d’auteur et d’animateur occasionnel en librairie, je suis reçu avec une grande affabilité. On me propose un café, que j’accepte. Le courant est toujours bien passé entre nous. J’attache beaucoup d’importance à cet aspect des choses, car il faut que l’auteur et son éditeur puissent s’entendre et s’apprécier. Or, c’est rarement le cas. Pourquoi ? C’est simple à comprendre. Si le livre ne se vend pas, l’auteur rejettera la faute sur son éditeur, qui, selon lui, n’aura rien fait pour assurer son succès. Si le livre se vend correctement, à quelques milliers d’exemplaires, l’auteur se plaindra et prétextera que son éditeur aurait pu… aurait dû obtenir plus de résultats. Si le livre cartonne, l’auteur trouvera cela tout à fait légitime, car il ne fait aucun doute que le succès est dû à son génie.

 

Anne Carrière s’assoit à notre table. On palabre. J’évoque « Papillon », le livre qui m’a donné goût à la lecture, ou du moins, une autre lecture que les bibliothèques rose et verte. À l’époque, je me souviens avoir été bouleversé par cette histoire. Je devais avoir dix ou onze ans. Anne Carrière, fille de Robert Laffont, me confie une anecdote à propos d’Henri Charrière, puis une autre. J’imagine la scène. Le passionné que je suis l’écouterait pendant des heures. Mon manuscrit est entre de bonnes mains. Cela me rassure quelque peu.

 

Rue Séguier, rue Jacob, place de l’Odéon, rue du Cherche-Midi, des adresses mythiques…  


Chez Rivages, on me précise que le manuscrit ne sera pas renvoyé en cas de refus. Je réponds « C’est le jeu ! », en sachant bien que, pour moi, ce n’en est pas vraiment un. J’aspire à pouvoir un jour intégrer le cercle très fermé des écrivains. Toute allusion à un refus éventuel me glace le sang. À deux rues de là, je parviens chez Métailié. Trois étages sans ascenseur ! Je pousse la porte, essoufflé. Je n’ai plus vingt ans. Chez cet éditeur indépendant, la webréalité « Manuscrit story » n’est pas passée inaperçue. Une bonne chose ? L’avenir le dira. Cela dit, un éditeur ne s’engagera pour un texte que s’il y croit et que celui-ci colle parfaitement à l’une de ses collections.

 


 

Rue Jacob, une artère mythique, ancien siège des éditions du Seuil, adresse des bureaux de JC Lattès ! Là, on pénètre dans des locaux qui ont peut-être accueilli Dan Brown, Delphine de Vigan, Grégoire Delacourt, James Patterson, John Grisham ou encore Barbara Abel. Mais on redescend très vite sur Terre lorsqu’on aperçoit les piles de manuscrits. Des dizaines de kilos de papier qui prennent la poussière sur de solides étagères. Des litres de sueur. Des condensés de souffrance, d’érotisme, d’amour, d’enquêtes policières, de terreur, de haine. Des dizaines de milliers d’heures de travail solitaire. Des récits autobiographiques larmoyants. Des romans intimistes. Des thérapies inabouties. Des romans insipides. Des poèmes enflammés. Des histoires sans queue ni tête. Des enquêtes menées par des sous-Maigret. Je dépose mon manuscrit sur le comptoir, un peu honteux de les encombrer un peu plus. À ce moment, y croit-on encore ?

 

Le VIe n’est plus ce qu’il était


S’ensuivent des dépôts effectués au pas de charge, chez Flammarion (1, place de l’Odéon), Fayard, au Cherche-Midi, chez XO (au 47e étage de la tour Montparnasse), avant de rejoindre le 22 de la rue Huyghens. À cette adresse, dans le quatorzième, Albin Michel déploie toute sa splendeur. Une salle d’attente majestueuse, une vitrine qui en impose. Il n’est d’ailleurs pas rare d’y croiser Amélie Nothomb. Albin Michel, c’est un défilé permanent de stars, c’est la Croisette, c’est Monaco, c’est un palace parisien. La réceptionniste me prend d’ailleurs pour un autre. Je dois ressembler à l’un de ces « people » qui ont pour habitude de passer au siège d’Albin Michel. Et dire qu’à l’origine de cette maison prestigieuse, Albin Michel, l’homme, a échoué au baccalauréat et a démarré en tant que simple commis dans la librairie Flammarion de la rue Racine… C’était en 1890.

 

Place d’Italie, remise du manuscrit à la réception des éditions Robert Laffont. Et toujours cette question récurrente : « Avez-vous bien écrit vos coordonnées dans le manuscrit ? » Heu… Oui, bien sûr. Cela peut paraître incroyable, mais un certain nombre de candidats auteurs oublient de rajouter leur mail, numéro de téléphone ou adresse postale. En 2016 !

 

Un bilan rapide


En ce jeudi 18 février, quatorze manuscrits ont été déposés (Albin Michel, Anne Carrière, Cherche-Midi, La Différence, Fayard, Flammarion, JC Lattès, Métailié, Le Passage, Presses de la Cité, Ring, Rivages, Robert Laffont, XO), deux envoyés par la poste française (Au Diable Vauvert et Archipel), six envoyés en PDF (Bragelonne, Denoël, Fleuve noir, Kéro, Liana Lévi et Mnémos). Deux agents littéraires l’ont également reçu par courriel (Pierre Astier et l’agence So Far so Good). Sans oublier le refus direct des éditions de Fallois.

 

Il est près d’une heure du matin lorsque je regagne mes pénates, à Bruxelles, fourbu, le dos en compote… mais l’esprit dans les étoiles.

 

Alea jacta est !