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Muriel Bordier : Du moment que je me marre !

La rédaction - 02.03.2017

Reportage - Muriel Bordier création - `photographie exposition art - Sans réserve exposition


Ses mises en scène sont surprenantes et drôles. On les croirait venues de quelque contrée lointaine. Mais non. Muriel Bordier est rennaise. Elle prend son art comme un jeu. Elle prend la vie comme un jeu. Ce qui n’exclut pas un grand professionnalisme.

 

 

 

Pas d’artiste attesté dans la famille. Un papa mécano. Une maman comptable. « Je bricolais un peu dans la photo, et c’était déjà un jeu. D’ailleurs, j’ai passé le concours des Beaux-Arts comme si c’était un jeu. À ma grande surprise, j’ai été reçue aux Beaux-Arts de Reims, et je suis encore plus étonnée d’y être restée cinq ans. » Après un bac B, Muriel ne connaissait rien à l’histoire de l’art et n’attendait rien de particulier de ces études-là.

 

D’ailleurs, au jury, elle a posé la question : « Au fait, on va faire quoi, aux Beaux-Arts ? » Nullement portée par une ambition quelconque, prête à tout explorer, elle découvre d’abord les autres étudiants. « Enfin des gens “normaux”, c’est-à-dire prêts à tout expérimenter, comme moi ! »

 

Muriel Bordier est sortie des Beaux-Arts en 1990. « Comme à l’école on n’apprenait rien sur la photographie et son histoire, j’ai commencé à visiter les musées et les galeries, à Paris, entraînée par mon chéri qui s’y connaissait beaucoup plus que moi. » Elle survit grâce à des petits boulots et fait un court passage par l’Éducation nationale : « Je ne voulais pas perdre mon temps à gagner ma vie. Maintenant, je ne fais plus que ce que j’aime, même si la question reste toujours : comment libérer du temps pour créer ? »

 

L’expérimentation et l’observation nourrissent son travail de création. Les visiteurs de musées la fascinent, comme les touristes ou les gens qui travaillent en open space. Chaque fois que l’être humain se retrouve dans des situations où l’ordinaire frise l’absurde ou le ridicule. Elle n’est pas passée, comme nombre de photographes, par des périodes « portrait » ou « paysage ».

 

Tout de suite, l’humour et le jeu se sont imposés à elle, et avec le jeu, la mise en scène. « Pour une commande, axée sur la notion de territoire, j’ai tout de suite pensé aux Indiens d’Amérique. J’ai commencé à habiller des gens en Indiens et à les photographier. Avec Madame Paulette, 85 ans, je me suis dit : Ça y est ! Et c’est comme ça que j’ai décidé de photographier les pensionnaires d’une maison de retraite habillés en Indiens. »

 

Ainsi est née l’exposition « Sans réserve ». Les photos, réalisées avec une technique du XIXe siècle – le collodion humide –, rappellent irrésistiblement la célèbre collection de Curtis, qui a photographié au début du XXe siècle les tribus amérindiennes en voie d’extinction. Et pour ne pas en rester là, Muriel a ensuite photographié les mêmes personnes, habillées en costard-cravate.

 

Ses grands formats et ses installations, confrontés à des espaces très vastes, font penser aux dessins de Sempé, quand l’homme apparaît si petit, écrasé par l’immensité du monde qui l’entoure. Parfois, Muriel Bordier réalise aussi des films, dans lesquels elle se met en scène.

 

Le Petit Train de Quimper, par exemple, se moque du tourisme en parodiant le western. « Je cherche toujours le petit grain de sable dans la machine, mais sans jamais rire aux dépens des gens. D’ailleurs, quand je photographie les touristes, je suis présente à l’image, j’en fais partie. En fait, j’aime montrer des situations que tout le monde peut vivre. »

 

 

Bons baisers, catalogue d’exposition, éd. Filigranes, 2009.
Ubu amiral, d’Emmanuel Reuzé, avec S.-H. Kim et Muriel Bordier, Emmanuel Proust éditions, 2004.

 

Gérard Alle

 

en partenariat avec Livre et lecture en Bretagne