Numérique et temps de cerveau : quid des libraires chez l'Oncle Sam ?

Clément Solym - 14.04.2011

Reportage - librairies - amerique - internet


San Francisco, 13 Avril 2010

Je lisais hier l'article «
Avec 40 % des ventes en numérique, les libraires ne survivront pas » et j'ai pensé apporter quelques éléments de ce que j'observe ici à San Francisco. Dans cette ville qui est à la fois La Mecque du high-tech et du numérique, mais qui déborde aussi de créativité artistique en tout genre, il est intéressant de noter qu'en l'espace de 4 mois 3 très grandes librairies de la ville (2 Borders et 1 Barnes & Noble) ont fermé boutique. Je pense ne pas me tromper en disant qu'il ne reste plus de très grandes librairies dans San Francisco intra-muros.

La chaîne de librairies Borders est sous la protection du chapitre 11 et a fermé le tiers de ces librairies, en particulier les très grandes librairies en centre urbain qui subissaient des baisses des ventes régulières. Sans doute parce que la population qui s'y trouve (nomade, suroccupée et hyperconnectée) est aussi celle dont les habitudes de lecture ont évolué le plus rapidement privilégiant l'achat sur Internet et/ou la lecture de supports numériques.

MAIS il est aussi encourageant de noter que Borders conserve ses librairies de petite et moyenne taille plus proches de ses lecteurs et qui continuent à bien marcher. La constatation ne manque pas de piquant quand on sait que ce sont ces mêmes très grosses librairies (Borders, B&N, etc.) qui avaient causé la disparation de la plupart des librairies indépendantes il y a 15 ans de cela aux États-Unis.

On peut se lamenter sur le sort de Borders et s'en tenir à un très satisfait : « Ah ! vous voyez on vous l'avait bien dit que le numérique bla, bla, bla... ». Mais on peut aussi, et c'est plus intéressant, analyser la raison de leurs déboires. Borders est clairement en mauvaise forme pour n'avoir pas su anticiper deux virages successifs : d'abord celui de la vente de livres sur Internet il y a quelques années et plus récemment celui du livre numérique.

En comparaison, l'autre grande chaîne de librairies, Barnes & Noble, sans être au firmament de sa forme financière, a fait preuve d'une remarquable capacité à rebondir et à innover. Certaines de ses très grosses librairies ont certes été fermées mais B&N a aussi pris à bras-le-corps l'évolution numérique et a mis sur le marché deux lecteurs ebook Nook et surtout Nook Color qui se sont vendues à plusieurs millions d'exemplaires. À 250 dollars la tablette Nook Color, la barrière du prix tombe et les revenus du numérique commencent à prendre un poids significatif.


Mais le support de lecture n'est pas tout, tant s'en faut. Toute l'intelligence de B&N a consisté, dans le même temps, à faire un gros effort de communication sur la marque Nook et sur la création d'une véritable communauté de lecture. Par ailleurs B&N joue la complémentarité entre lieux physiques de lecture (les librairies B&N) et lieux virtuels (les lecteurs ebook Nook). c'est ainsi que lorsque vous pénétrez dans une libraire B&N avec votre Nook vous pouvez lire gratuitement pendant une heure n'importe lequel des 2 millions de livres numériques proposés par B&N. Il est aussi possible à deux lecteurs équipés de Nook de se prêter des ouvrages numériques pour une durée de 15 jours.

Quel est l'objectif poursuivi par B&N ? Clairement un et un seul : il ne faut rater aucune occasion de mettre en présence un livre et ses lecteurs. Le livre numérique est une nouvelle façon de le faire à ne surtout pas négliger. Quel est en effet l'ennemi numéro un du libraire et indirectement de l'éditeur aujourd'hui ? Le livre numérique : mauvaise réponse. L'ennemi numéro un c'est le temps et plus précisément le fameux « temps de cerveau disponible » du lecteur. Soumis à des flux incessants d'information (télé, radio, mails, réseaux sociaux, téléphones mobiles, etc.) le livre doit lutter pour conserver sa place. Et c'est d'autant plus vrai que la consommation rapide d'un livre (le zapping) est quasi impossible contrairement à la musique ou à la vidéo.

Que retenir de tout ça ? On ne peut certes pas transposer telle quelle l'évolution de la chaîne de l'édition américaine au marché français. Mais rien ne serait plus dangereux pour les acteurs français que de se croire à l'abri de ces « ajustements » sévères dont le marché américain est coutumier. À terme ce serait la quasi-assurance d'un retard d'innovation dans le domaine, des usages, de créativité autour du livre numérique et une moindre présence de la littérature française au-delà de nos frontières. C'est justement quand on est confortablement installé dans son métier qu'il faut anticiper « le coup d'après ».