Polémique : le texte de Rimbaud, imposture ou véritable inédit ?

Clément Solym - 21.05.2008

Reportage - imposture - inedit - polemique


« Voilà : je suis l'auteur de cette imposture qui est en train de prendre des proportions énormes. J'en frémis d'horreur. Et d'aise. Je n'en suis pas à mon coup d'essai il est vrai : j'avais déjà fabriqué des faux documents littéraires à propos de Maupassant et de Hugo, pour ne parler que des plaisanteries un peu consistantes (publiées sur support papier "authentique", donc) ...

Bien entendu mes potacheries n'avaient jamais marché, du moins pas au point de déranger les cercles officiels. Jusqu'à ce que je m'essaye à un "faux Rimbaud". Cette fois la supercherie a été prise au sérieux, trop. Beaucoup trop, à hauteur inconsidérée de la folie furieuse des médias souvent prompts à s'emballer à la moindre alarme littéraire ! »
 
Le dandy venu pas tout à fait de nulle part
 

Ce message est publié sur différents sites d'information traitant du texte inédit attribué après examen et rapidement à Rimbaud. Cet inédit donc, écrit par le jeune auteur qui souhaitait devenir journaliste pourrait être le fruit d’une imposture, orchestrée par  un certain Raphaël Zacharie de Izarra, citoyen du Mans. L'homme est connu et pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur cet écrivain du net, une interview du Mague vous décrira « le dandy des dandys ». Vous trouverez la trace de ses interventions dans nos colonnes, et dans celles de notre confrères de BibliObs.  ou encore chez CanalBlog, mais on en trouvera d'autres exemples. Ce dernier clame un peu partout sur le net qu’il est l’auteur dudit papier et que le poète n’y est pour rien.
 
La télévision s’est également empressée de raconter l’affaire de ce cinéaste marseillais, qui a découvert l’article, mais a « la frousse de la télé » et ne souhaite pas se présenter publiquement. Dans Ce soir ou jamais, Marc-Edouard Nabe voit dans ce texte « une pièce essentielle de l’architecture rimbaldienne » et n’hésite pas à le considérer comme « la découverte littéraire du début du siècle ». Car depuis 60 ans, on n’avait rien trouvé de nouveau de Rimbaud.  

« la souplesse de style de Rimbaud »
 

Qu'en penser alors lorsqu’un spécialiste de l'affaire rimbaldienne comme Jean-Jacques Lefrère s'étonne et apprécie « la souplesse de style de Rimbaud » dans une interview publiée par nos confrères de BibliObs ? Car de fait le sieur de Izarra semble détailler un processus de fabrication digne d'un faussaire de haute voltige... ou d'un adepte de films d'espionnages... « L'imposture se trouve non dans le texte, mais dans les esprits », nous confie-t-il par téléphone. Qu'est-ce à dire ? Eh bien justement, si « la réalité dépasse la fiction », c'est parce que Raphaël entretient « la prétention de dénoncer l'imposture qui tourne autour de Rimbaud », et qu'il s'afflige de « la crédulité, la sottise, la naïveté » des gens qui reconnaissent à ce texte une filiation rimbaldienne. « La blague sera de toute façon utile : elle permettra de remettre les pendules à l'heure chez les prétendus spécialistes de Rimbaud », conclut-il.
 

Voilà qui est troublant et rappellerait sans peine le paradoxe du menteur crétois que l’on ne peut croire sous peine de tomber dans un cercle sans fin.

Authenticité peu ou pas discutée, parce qu'exceptionnelle
 

M. Lefrère estime pourtant que « la question de l'authenticité est précisément à mettre sur le compte du caractère tout à fait inattendu de cette découverte. » Mais elle ne se pose pas dans les termes qu'entend Raphaël Zacharie. « Cela paraît tellement peu croyable qu'en 2008 on puisse découvrir une prose inédite de Rimbaud, dont on a traqué pendant plus d'un siècle le moindre griffonnage, que certains vont croire à la mystification », poursuit J.-J. Lefrère. D'autant que toujours selon le spécialiste, « l'existence de cet écrit était connu par le témoignage d'Ernest Delahaye, camarade de Rimbaud à Charleville, mais on pensait qu'il n'avait jamais été publié dans ce «Progrès des Ardennes» auquel Rimbaud l'avait envoyé en dissimulant son identité sous le pseudonyme de Jean Baudry, qui est presque son patronyme inversé ». Fort de cet élément, on n’attendait finalement que de le trouver pour confirmer les paroles de Delahay…

« plus la corde est grosse, plus elle a des chances de passer »
 

« Justement, plus la corde est grosse, plus elle a des chances de passer. L'affirmation est énorme, les circonstances sont exceptionnellement bien réunies, aussi mon entreprise a toutes les chances de réussir », nous explique le faussaire prétendu. « D'ailleurs trouver un tel document là où précisément dans l'imaginaire collectif on est censé le trouver, c'est plus fort que fort ! » Et le doute se prolonge lorsqu'un commentaire publié sur l'Union, un internaute affirme posséder l'exemplaire du journal en question, sans parvenir à mettre la main sur « ni Bismarck ni Baudry ». Troublant, définitivement. Mais dans l’anonymat du net, comment se fier à telle ou telle parole ?
 

Pourtant, « je ne me considère pas comme un faussaire au sens judiciaire du terme mais comme un aimable gredin qui a ouvert sa cage à plumes que le vent médiatique a emporté plus haut que prévu ». Ce ne serait pas la première fois que le sieur Rimbaud serait le complice involontaire d'impostures ; certaines sont recensées sur ce site. Et si l'on souhaite approfondir les récriminations de Raphaël, on se penchera sur l'une de ses analyses, à cette adresse. « Il suffit qu'un recueil de baragouinages soit signé "RIMBAUD" pour que d'éminents spécialistes se persuadent de sa très haute valeur littéraire. L'auto-suggestion fonctionne à merveille. N'ayant rien à dire sur le fond, ils rédigent d'élogieuses pirouettes contribuant à donner encore plus de lustre aux "pages immortelles" qui décidément, ne les inspirent pas plus que ça... Au vide rimbaldien ils répondent par le vide de l'exégète » conclut Raphaël.

Et demain, Rimbaud...
 

La maison d’édition Agone annonce également qu’elle publiera dans son prochain numéro 38 et 39. Décidé à ridiculiser les critiques et les spécialistes auxquels il n’accorde aucun crédit : « Que le document soit un faux ou un vrai, le fait est anecdotique. Je suis là pour une affaire plus essentielle : ébranler certaines certitudes littéraires. » Si le Zacharie biblique resta muet pour son incrédulité devant la parole de Dieu, celui qui fait bouillir le net actuellement semble bien se jouer de la crédulité pour laisser plus tard tout le monde muet… Mais arriviste, joyeux farfelu ou authentique imposteur, rien ne permet pour le moment de trancher…

 On redoutera peut-être l’appel lancé aux Ardennais à fouiller dans les greniers pour trouver d’autres textes, qui risquerait de multiplier les apparitions de textes fantômes.