Portrait d’Edgar Sarin, bouteille scientifique jetée dans la mer de l’art

Thomas Deslogis - 31.08.2015

Reportage - Edgar Sarin - scientifique - Céline


Lautréamont, au début de ses Chants sans équivalent aucun dans l’histoire de la littérature, demande au lecteur pénétrant dans son fantasque univers de diriger ses « talons en arrière et non en avant ». Il y a de ces œuvres, de ces artistes, qui ne se laissent ouvrir qu’ainsi, en vent contraire de la consommation culturelle telle qu’on l’expérimente au quotidien.

 

 

Ai-je donc un jour, à Paris, croisé un de ces hommes ? Edgar Sarin, ingénieur, plasticien et littérateur né en 1989, est-il l’un de ces drôles d’oiseaux dont l’inhérente diversité forme un bloc, une œuvre, un mystère à percer ? Allez, pour le savoir, talons en biais, perçons ! 

 

Edgar Sarin par Jared Zagha

 

 

Tout en s’attelant à ce qu’il ne qualifiera que plus tard de productions artistiques, Edgar Sarin a « toujours porté un intérêt intense vers les sciences, vers les Mathématiques en particulier », un intérêt si intense qu’il en sortira ingénieur en énergie. Un écart pas si grand avec son propre travail plastique qu’il définit comme « des inventions scientifiques interagissant énergétiquement avec la psyché de l’homme ». Qu’est-ce à dire ? 

 

Prenons l’exemple des Concessions à perpétuité, des compositions picturales qu’Edgar Sarin scelle dans des coffres de bois que le propriétaire ne peut ouvrir que le jour de la mort de Sarin. Les treize antérieurs d’un homme perplexe utilisent un principe similaire, cette fois avec des graphites sur papier de vélin enfermés dans des bouteilles finalement jetées à la mer. 

 

Concession à Perpétuité #24 — Un frère — 2015 

(Wood, kraft paper, tape and Indian ink

35 cm x 35cm x 8cm 

Private Collection, Paris)

 

 

Les treize antérieurs d’un homme perplexe

 

 

Fascinant constat : quand le scientifique se met à l’art, c’est donc au hasard qu’il se fie. S’il est commun de considérer que l’œuvre est, pour l’artiste, un moyen de devenir immortel, pour Edgar Sarin il s’agirait plutôt d’une sorte de métempsychose, un transfert « énergétique » d’une « psyché » à l’autre. 

 

Mais à son sens, ces œuvres ne sont pas uniquement destinées aux propriétaires de boîtes en bois ou aux quelques chanceux sur qui tomberont ses bouteilles pleines. Voir ou savoir la production de Sarin, c’est s’y engouffrer, c’est imaginer par soi-même. « Je propose des espaces vides dans lesquels chaque homme puisse se projeter, se développer intimement ». Une libre projection de chacun qui, le vide en moins, n’est pas sans rappeler le rapport entre un lecteur et un poème. Ça tombe bien, Edgar Sarin n’est pas étranger du genre. 

 

Étreinte crânienne, pourtant, s’assemble ainsi qu’une pièce de théâtre, mais à la manière de nos illustres dramaturges, Sarin l’a entièrement composé en alexandrins. Pourquoi ? Sa réponse, encore une fois, est scientifique. Et déroute. Parce que, dit-il, l’alexandrin est « juste assez long, point trop court, et que mon esprit (attention) conditionne depuis toujours mes pensées en paquets de douze ». OK, faisons une pause. 

 

Étreinte crânienne (manuscrit)

 

 

Et reprenons ce portrait du début. Qui est donc Edgar Sarin ? Un drôle de type, un dandy sorti tout droit des années folles, « un communiquant » ainsi qu’il préfère se décrire lorsque je lui demande s’il est poète ? On pense d’abord à une sorte d’André Breton post-André Breton. Il confesse un grand attrait pour les surréalistes, mais seulement dans sa « prime jeunesse. Je ne me retrouve plus dans leur sens de la morale. » Mais quelle est la morale d’Edgar Sarin, et pourquoi, en réponse à mon franc-parler, me parle-t-il avec un verbe si haut qu’un aristocrate aux mille lectures s’en trouverait lui-même perturbé ? « Ne saurais-je ne me résoudre pas à la quête du sublime, voilà tout. » Ha… ! Parmi ses références, certes, il me cite Mallarmé. Mais aussi, et par ailleurs en premier, Céline. 

 

Le style donc, quel qu’il soit. La voilà peut-être, la morale d’Edgar Sarin. Au hasard de la vie, des goûts, des choix. Le choix, par exemple, des petits tirages. Parce que Sarin a aussi créé une revue en septembre 2014 : L’Antichambre de la Substance Rayonnante (le style, encore une fois), tirée à seulement 122 exemplaires pour chaque numéro et consultable à l’Académie française. Je ne peux alors m’empêcher de souligner le public fort limité que la chose, « tentative innocente de partage de connaissances » (plus concrètement : un ensemble de textes littéraires issus de divers collaborateurs), vise alors. 

 

« Ai-je seulement foi en la coïncidence », me répond-il en suivant sa logique scientifico-créative, désirant que le lecteur tombe sur cette Antichambre « de manière accidentelle » (mais va-t-on accidentellement consulter des revues à l’Académie française ?), créant ainsi « une popularisation saine et insoumise ». Edgar Sarin demande enfin, ambitieusement, à ce qu’on lui laisse le temps « de créer de nouveaux canaux de diffusion ». Et pourquoi pas internet ? « Car je ne les ai pas créés ». Déconcertant, quoiqu’il avoue considérer le net comme une chose extraordinaire. Mais pour Sarin l’impression est essentielle à l’évolution des écrits, au même titre que la musique jouée en live. 

 

Edgar Sarin par Danny Roche

 

 

D’un point de vue strictement intellectuel, l’auteur de ces lignes, vous l’aurez peut-être compris, croit en des postulats absolument opposés à ceux d’Edgar Sarin. Ce qui n’empêche en rien d’éprouver un respect certain pour cette intelligence créative en constante ébullition. L’accident et le hasard comme moyen de propagation, voire de développement d’une œuvre, s’ajoutant à un surplus de style noyant un brin le fond du sujet sont des marques de fabrique inhérentes à Sarin et, certes, questionnables. Mais, aussi, elles questionnent, et alors le pari est gagné. Ne tombons-nous pas amoureux d’un film par hasard ? N’aimons-nous pas certaines chansons seulement parce qu’elles résonnent dans nos têtes ? Une œuvre peut-elle vraiment s’adresser spécifiquement à nous ? 

 

Autant de questions qui valent la peine d’être posées, et que pose, directement ou non, le travail de Sarin. Son œuvre s’inscrit dans la lignée de ce qu’on appelle grossièrement l’art contemporain, ces objets souvent jugés trop abstraits pour le plaisir et la compréhension, mais dont le but premier est de faire penser le spectateur en points d’interrogation. Et c’est déjà beaucoup, non ?