Le noir, couleur chaude, aveuglément, de Luna Miguel

Thomas Deslogis - 02.06.2015

Reportage - Luna Miguel - portrait Espagne - poésie journalisme


Qui sont les jeunes artistes européens et que nous apprennent-ils du Vieux Continent, de l’avenir de son art ? Voilà la question, somme toute essentielle, qui traversera la série de portraits qu’ActuaLitté publiera désormais chaque semaine et que, non sans plaisir, je signerai. Et puisque ce « je » est avant tout poète, c’est d’une de mes consœurs dont nous allons d’abord parler, d’une Espagnole, Luna Miguel. L’occasion de présenter une des plus grandes figures de la jeunesse poétique mondiale, et ce pour la première fois en France alors qu’on retrouve des articles sur elle aux États-Unis, en Angleterre, en Italie, au Maroc, en Roumanie, au Danemark, au Mexique, en Argentine… Alors la France, pays de la poésie ? Mon cul !

 

Luna Miguel

© Mai  Oltra

 

Bref, Luna Miguel a 24 ans, et, donc, est espagnole. Et comme on dit par chez moi elle domine le game, elle le survole même. Écrire ? Première question. C’est communiquer me répond-elle — rappelant au passage que « communiquer » n’est pas seulement le nouveau synonyme de « mentir », comme on pourrait le croire en se limitant à l’utilisation qu’en fait de nos jours la politique ou le CAC40. C’est avant tout un terme d’une grande noblesse. Quand une poète telle que Luna Miguel dit qu’écrire, c’est communiquer, c’est d’abord de ses tripes qu’elle parle. 

 

Elle croit « aveuglement en la couleur noire »

 

Mais pas seulement. Communiquer prend évidemment un sens particulier lorsqu’on a commencé à bloguer et à mettre la main sur les réseaux sociaux à même pas 15 ans. 10 ans que Luna communique concrètement. 10 ans, soit une éternité selon le calendrier nouveau qui jure que, le seul enfant que Dieu ait jamais enfanté, c’est internet. « Internet nous a sauvés » me confie-t-elle d’ailleurs comme pour confirmer la dimension sacrée du web, du moins pour la génération Y, celle qui commence peu à peu à prendre le monde en main. 

 

C’est justement de cette jeunesse-là dont elle me parlait alors, plus précisément des jeunes poètes du monde entier, ou presque, mais nous y reviendrons plus bas. Laissez-moi d’abord vous présenter Luna. 

 

« Par chance », ce sont ses mots, elle est née dedans, ce sont les miens. D’un père prof de Lettres et d’une mère éditrice. Un équilibre clairement trop parfait pour ces clébards de Dieux qui décidèrent de voler la mère de la jeune Luna, changeant à jamais le regard pourtant clair de la poète en pleine « formation », et qui écrira alors un des poèmes qui fera sa réputation, Le Musée des Cancers, texte saisissant où la prose est étouffée entre des parenthèses et où la versification n’est plus que liste — un tout, liant à merveille le chaud et le froid, la matière et l’idée, l’art et la mort. 

 

« C’est pour ça qu’ils t’amputeront des pieds. C’est pour ça qu’ils scelleront tes yeux avec des fragments d’anciennes cartes. C’est pour ça qu’ils prononceront ton nom en célébration du pancréas. Tu comprends ? » 

 

 

On comprend. On comprend qu’une esthétique est en train de se développer chez cette précoce du mal. Dans l’univers des recueils de Luna Miguel l’âme est d’abord du sang et la poésie une boue spermatique. Baudelaire et Artaud sont passés par là, Cendrars aussi, Borges, évidemment. Mais ce qui impressionne le plus c’est qu’elle a beau écrire, comme un Voyant, qu’elle croit « aveuglement en la couleur noire », sa poésie reste communicante. Il suffit de lire Le Musée des Cancers pour s’en convaincre, l’expérience est lente, douloureuse, quelque chose comme d’avoir un proche que le cancer est en train d’emporter…

 

Communiquer dedans, mais aussi dehors. La douleur collant aux basques de Luna ne l’a pas cloisonné avec ses poèmes, loin de là, et ce, au-delà de sa nature empathique, pour au moins trois raisons. La première étant l’héritage de sa mère : El Gaviero, modeste, mais très active maison d’édition consacrée à la poésie, jeune de préférence, internationale. La deuxième explication de cette ouverture sur le monde est à trouver dans la relation de proximité que Luna entretient avec internet. Enfin, comme s’il manquait une corde à son arc, Luna est aussi journaliste web pour Playground, le mastodonte des sites culturels espagnols.

 

© Albert Ruso

 

La nécessaire folie de Lautréamont, la perversité pop de Miley Cyrus

 

Internet, définitivement, l’a sauvé. Internet — dont elle a naturellement l’instinct des codes et de leur évolution, instinct dramatiquement rare chez les poètes hexagonaux — lui a non seulement montré que ses verbiages pouvaient intéresser plus d’un curieux, mais aussi que le monde est plein d’enfants déchus des promesses de la société du spectacle. Et Luna de devenir une observatrice attentive de cette génération bien décidée à prendre en main, en plume, ce gavage forcé d’images publicitaires, ou culturelles, aussi fortes que vides. Une génération maligne qui, loin de tout rejeter en bloc, se plaît à mêler la nécessaire folie d’un Lautréamont avec la perversité pop et pas si insignifiante d’une Miley Cyrus. Une génération pour qui Instagram, Twitter et Facebook sont des outils potentiellement fabuleux selon l’usage qu’on en fait. Et celui-ci est subtil, ils le savent, ils ont grandi avec. 

 

Une génération de poètes nouveaux que Luna Miguel incarne tant que de participante attentive elle en est devenue l’ambassadrice. Un tour sur ses différents profils de réseaux sociaux fait immédiatement comprendre la maîtrise qui est la sienne, assurément un modèle de dosage des contenus et de leurs formes. Son Instagram par exemple, tout autant album personnel que vitrine pour les livres qu’elle aime ou qu’elle édite. La moindre photo publiée n’en demeure pas moins, tout simplement, jolie ; et imprégnée d’une ambiance générale, d’un fil rouge esthétique qui dépasse celui des filtres. Une centaine d’interactions, tarif minimum pour chaque photo, le double pour les selfies. 

 

Parce que oui, mais cela n’aura pas échappé aux lecteurs et lectrices de cet article illustré, Luna Miguel est fichtrement belle. Une beauté qui ne vaut pas d’être mentionné pour le plaisir (un peu quand même), mais parce qu’elle rompt avec une tendance à ne pas imaginer ainsi le poète respectable. Demandez à un français à quoi ressemble un poète contemporain, il vous répondra que c’est assez difficile à dire — la faiblarde lumière jaunâtre des salles de fêtes campagnardes ne permettant pas aux souvenirs de s’activer pour garder de telles images en réserve…

 

De toute façon tout le monde le sait, le voit, ce n’est plus en France qu’il faut désormais interroger la poésie, mais plutôt lui demander, avec Nougaro, « Est-ce l’Espagne en toi qui pousse un peu sa corne ? », ce pays où, m’indique Luna, « la poésie est à la mode ». Frottez-vous les yeux, vous avez bien lu. À la mode ! Un mouvement vers la poésie qu’elle explique s’inscrire dans la continuité de ce qui se passe depuis quelque temps aux États-Unis et en Amérique latine. 

 

Son constat est sans appel, c’est sur le continent d’en face que la dynamique pour une poésie nouvelle est de loin la plus forte. Luna mentionne en particulier le mouvement étasunien Alt Lit (pour Alternative Litterature) constitué d’une foule de jeunes auteurs voués à lier l’écriture poétique (au sens large) et les réseaux sociaux. Une telle utilisation des nouveaux outils de partage et de communication est certes un réflexe d’autopublication aujourd’hui très répandu aux quatre coins du monde.

 

À la différence près, et majeure, qu’en se regroupant ainsi sous une bannière, une communauté, un mouvement, appelez ça comme vous voulez, en s’organisant, le niveau général, automatiquement, monte. Et permet à certains de se détacher, de faire exister leurs particularismes au sein d’un ensemble et non plus au sein d’un vide. De devenir de vrais auteurs. Des noms comme Tao Lin ou Lucy K. Shaw en sont le parfait exemple. Souvent cités comme représentatifs d’Alt Lit, ils en deviennent donc les représentants, et transforment ainsi définitivement ce qui pourrait n’être qu’une simple manière de faire, forcément maladroite puisque solitaire, en un véritable mouvement poétique. CQFD.  

 

© Laura Rosal

 

C’est à ce moment-là qu’interviennent, que doivent intervenir, des personnalités comme Luna Miguel. Puisqu’ainsi que mentionnée plus haut, Luna est aussi journaliste. Pas universitaire, à l’image d’une habitude française ayant engloutie la poésie au fond des colloques, mais journaliste. Alors, quand elle tombe sur un trésor tel qu’Alt Lit, c’est le sentiment du devoir qui envahit Luna l’exploratrice, s’empressant de partager le butin avec l’équipage qu’elle ne limite pas, elle (suivez mon regard français) aux seuls poètes ou publics déjà conquis. Sur Playground elle a signé et continue de signer d’innombrables papiers mettant en avant de jeunes poètes des quatre coins du monde. Ses préférés, elle les édite. 

 

"J’ai du mal à trouver de jeunes poètes français. C’est comme s’ils n’existaient pas !"

 

Poète, éditrice, journaliste. Luna Miguel boucle la boucle à elle seule. Elle guide, montre la voie. Si la poésie veut perpétuer la tradition paradoxale qui fait d’elle une perpétuelle réinvention, elle n’a pas d’autres choix que d’identifier le circuit culturel de son époque et d’en exploiter les spécificités, les codes, les outils, les thèmes. Beaucoup, et je pense bien sûr à mes compatriotes contemporains, refusent cette logique-là, que ce soit par omission/inaction, ou, plus catégoriquement, en arguant que les médias, c’est le capitalisme (grosso-merdo). 

 

Que veulent donc ces gens-là ? Faire de la microchirurgie peut-être. Une affaire de diplômés, de consanguins. Mais inspirer ? Non. Celui qui veut inspirer s’en donne les moyens, il estime que l’inspirable est partout, pas seulement à la fac, certainement pas devant une revue poétique (où la trouverait-il lui qui n’a pas que ça à foutre non plus ?), et sans aucun doute très éloigné du web utilisé comme un minitel. Par contre, il s’informe, d’une façon ou d’une autre. 

 

Le lecteur, que je salue au passage, peut légitimement se demander si je ne suis pas trop exigeant dans mon constat patriote, trop dur avec un art qui serait plus délicat que les autres à transmettre. Pour en avoir le cœur net, tournons-nous vers celle qui consacre son temps à la lecture des poètes du monde entier et à la recherche du neuf. Précision importante avant de vous retranscrire les propos de Luna Miguel sur l’actuelle poésie française : elle a vécu quelques années à Nice et lit parfaitement notre langue. Et comme tout un chacun la France est pour elle la terre privilégiée de Baudelaire, de Rimbaud, Mallarmé, Lautréamont, Breton, bref, de l’avant-garde et du génie. 

 

 

 

Pourtant, la spécialiste qu’est Luna ne retient que trois poètes français nouvelle génération. Laura Vasquez, la Marseillaise dont il faut en effet souligner la pugnacité et la présence web bien foutue. Lysianne Rakotoson, plus ancrée dans un classicisme paysagiste bien de chez nous lui valant la reconnaissance de ses pairs, et partageant avec Laura Vasquez la conviction que l’oralité sortira la poésie de son marasme, tout en niant ce marasme du fait du grand nombre de poètes, aussi inaudibles et redondants soient-ils. Le troisième auteur que peut citer Luna est celui que vous lisez en ce moment même et à propos duquel je me permettrais seulement de signaler que Luna l’a connu en tombant sur les « Poèmes d’actu » hebdomadaires de Fluctuat et « Le Porn la poésie » du Tag Parfait. Voilà pour les jeunes, les nouveaux. Pas grand-chose quoi, aucun ensemble, aucune force capable de se faire entendre. Un marasme. 

 

« J’ai du mal à trouver de jeunes poètes français. C’est comme s’ils n’existaient pas ! » — Luna Miguel, 26 mai 2015, devrait-on graver dans toutes les Maisons de la poésie qui se demandent pourquoi leurs subventions disparaissent. Luna Miguel dont c’est pourtant le job de fouiller. Luna l’exemple. 

 

Et face à un exemple, on s’inspire — alors je m’inspire, faisant de cet article, de cette étude comparée comme diraient d’autres, un devoir. Luna Miguel est plus qu’une poète qui à seulement 24 ans est déjà traduite dans une dizaine de langues (pas dans la notre, évidemment). Luna est plus qu’une éditrice passionnée au service des nouveaux talents. Plus qu’une maestro du net.

 

Luna Miguel est le symbole d’une poésie européenne renaissante, sa métaphore. La comparaison est d’ailleurs troublante. Parce que l’histoire de la poésie est bien celle d’un art formidablement dynamique, mais stoppé net par un drame sans nom, la Seconde Guerre mondiale. Luna, elle, n’a pas abdiqué après son drame personnel, elle a décidé d’y « survivre », c’est ainsi qu’elle définit la poésie. Survivre, demeurer au-dessus de la vie, s’élever. 

 

Vous savez, ce qu’est censée être la poésie.