Pour Babelio, "la lecture n'est pas une passion comme une autre"

Association Effervescence - 05.03.2015

Reportage - Réseau social livre - Babelio prescription


Chaque semaine, ActuaLitté, en partenariat avec l'association Effervescence, réunissant les étudiants et anciens élèves du master Édition et Audiovisuel de Paris-Sorbonne, vous donne rendez-vous : retrouvez dans les colonnes de notre magazine une chronique, réalisée par les étudiants de la formation, racontant la vie du master et de l'association. 

 

Après une chronique sur les critiques institutionnelles de la vie littéraire, cette semaine, nous nous intéressons aux lecteurs critiques grâce à la plateforme numérique Babelio, avec laquelle l'association Effervescence a conclu un partenariat.

 

Le pôle événementiel de la filière édition du master 2 organisait le mardi 17 février une master class avec Guillaume Tesseire, un des trois co-fondateurs de Babelio. Quel est le but de Babelio ? Comment s'organisent les relations avec les éditeurs ? Le web est-il l'avenir de la critique littéraire ? Les réseaux sociaux représentent-ils une concurrence ? Voici les réponses de Guillaume Tesseire à ces différents sujets !

 

Babelio, site de critique littéraire, a été fondé en 2007. En 2014, il compte 170 000 inscrits et enregistre en moyenne 2,8 millions de visiteurs par mois. Au moment de nommer leur site, les trois fondateurs se sont inspirés d'une nouvelle de Borgès, La Bibliothèque de Babel, où l'écrivain imagine une bibliothèque immense qui contiendrait tous les livres possibles. En plus de cette référence littéraire à la bibliothèque idéale et utopique, « Babelio » avait l'avantage d'être un nom facile à retenir et éventuellement déclinable dans d'autres langues.


Sans être des spécialistes de littérature, les trois fondateurs sont de grands lecteurs. Leur but était de créer un site dont le contenu soit à 99 % réalisé par les utilisateurs. Guillaume Teisseire explique qu'au départ, lui et ses deux associés, n'avaient pas « une vision très claire » de ce qu'ils voulaient faire. C'est alors l'équivalent de Babelio aux États-Unis, Goodreads, qui les a inspirés. Ce site ne pouvait intéresser un lectorat français, car il proposait des critiques d'ouvrages qui n'étaient pas parus en France. Vassil Stefanov, Guillaume Teisseire et Pierre Fremaux ont donc lancé leur propre site, quelque chose au départ de « très artisanal », créé en parallèle de leur travail respectif le soir et les week-ends. Ce n'était ni « un projet prophétique », ni « un projet lucratif ». Peu à peu, le site qui était seulement un site de critiques de lecteurs s'enrichit de critiques de presse, de citations, de vidéos d'auteurs et de vidéos de l'INA grâce à un partenariat avec l'institution.

 

 

 

 

Comment le site fonctionne-t-il ? Les trois associés sélectionnent les lecteurs, qui sont dans leur majorité de grands lecteurs curieux, ainsi qu'un panel de titres représentant un large spectre des maisons d'édition existantes et des titres disponibles (de Marc Lévy à des recueils poétiques à faible tirage publiés par de toutes petites maisons). Les lecteurs peuvent se tourner vers les ouvrages qu'ils souhaitent. C'est même l'occasion pour eux d'aller vers ceux qu'ils n'auraient pas lus sans une impulsion extérieure. Les éditeurs se chargent ensuite eux-mêmes des envois aux lecteurs. L'équipe de Babelio reçoit de temps en temps des livres directement de la part des maisons d'édition, mais préfère la plupart du temps que les éditeurs lui adressent des argumentaires pour aiguiller leur choix.

 

Les relations avec le monde de l'édition sont diverses. Babelio travaille aussi bien avec Le Seuil, La Martinière, Points, Minuit qu'avec Harlequin. Il n'y a pas de règles. Il arrive qu'un livre ne reçoive que des critiques négatives et que cela soulève le mécontentement de l'éditeur, mais Babelio ne pratique pas d'opérations promotionnelles avec des critiques achetées. D'ailleurs, l'esprit de la communauté veut que chaque avis, négatif ou positif, soit argumenté : « pas de prime au jeu de massacre ! »

 

Babelio est également à même de réaliser des études sur et avec les lecteurs. Pour Guillaume Teisseire, le site représente une opportunité formidable pour les éditeurs, pour tester une couverture par exemple, mais ces derniers ne sont pas encore très sensibles à ces possibilités. Cependant un éditeur a déjà proposé à Babelio de tester un texte en amont auprès des lecteurs !

 

Et quand il n'y a pas l'intermédiaire de l'éditeur ? Les ouvrages auto-publiés peuvent avoir une notice sur Babelio, mais tous ne sont pas inscrits parmi les propositions de livres à critiquer, et ce, afin de protéger leurs auteurs. Car la critique peut être violente, même argumentée. La publication par un éditeur constitue une présomption de qualité (des personnes ont déjà lu le livre et l'ont aimé), ce qui n'est pas le cas pour les livres auto-publiés. Aussi Babelio préfère-t-il appliquer un principe de précaution.

  

En pratique, comment le site est-il géré ? Une équipe de six personnes s'en occupe. L'une se charge du développement informatique, une autre du travail de collaboration avec les bibliothèques. Guillaume Teisseire prend en charge, avec une autre personne, les relations avec les maisons d'édition : pour les éditeurs, Babelio est un outil de promotion, pour les lecteurs, il est important de voir que les éditeurs se soucient de leur avis. Enfin, une personne s'occupe des relations commerciales et une autre de l'animation de la communauté.

 

 

 

Une part importante du temps de travail est constituée par la modération, même si les propos racistes ou les insultes sont rares sur le site : les titres polémiques (comme récemment, ceux de Zemmour ou de Houellebecq) font l'objet de discussions politiques argumentées, qui restent cependant dans les normes. En revanche, la modération porte souvent sur des usages abusifs du site, et en particulier de ceux qui profitent de l'espace de discussion pour faire la promotion de leur propre livre.

  

En ce qui concerne les projets de développement du site, Guillaume Teisseire explique qu'une version mobile de Babelio est devenue nécessaire. Le design date de 2010, il est difficile d'y accéder par portable. En septembre 2015, une mise en page reflowable sera peut-être disponible.

 

Le développement du site a aussi une dimension économique, car Babelio suscite les convoitises. Son homologue américain, Goodreads, a été racheté par Amazon et Babelio reçoit régulièrement des propositions, émanant souvent de libraires. Mais le site n'est ni à vendre, ni même en recherche de fonds. En revanche, une de ses richesses semble bien être sa base de données sur les habitudes de lecteurs de milliers de membres, mais Babelio n'en fait pas commerce, elle ne sert qu'à la recommandation d'ouvrages.

 

Babelio occupe une place un peu étrange, à mi-chemin entre la critique professionnelle et le réseau social. Quelles sont ses relations avec ces deux mondes et comment est-il perçu ?

 

Selon Guillaume Teisseire, la presse littéraire s'intéresse peu au travail de Babelio. Les éditeurs, les libraires, les bibliothécaires, les auteurs sont beaucoup plus sensibles à ce que le site accomplit que la critique. Une étude publiée par Babelio, « Les prix littéraires sont-ils machos ? » (qui mettait en évidence le fait qu'il y a beaucoup plus d'hommes lauréats que de femmes), n'a pas aidé à réchauffer les relations. Pour certains secteurs, le web peut être l'avenir de la critique littéraire, car ils ne sont pas ou peu couverts par la presse (la littérature de genre, par exemple). Ces genres ont trouvé un espace sur le web. Certaines maisons comme Bragelonne se sont bâties uniquement grâce à internet et aux échanges avec le lectorat, sans avoir de critiques dans la presse papier.

 

Mais la critique sur le web peut être complémentaire de la critique professionnelle et institutionnelle. Sur le site de Babelio, on trouve un espace pour les critiques des lecteurs et un autre pour les critiques de la presse : selon Guillaume Teisseire, il est très net que les lecteurs apprécient d'avoir les deux types de prescriptions. Une critique professionnelle va situer le livre dans un mouvement, tandis que l'autre sera plus de l'ordre du sensible, même si elle est argumentée.

 

À l'autre bout du spectre, Guillaume Teisseire regarde la supposée concurrence des réseaux sociaux et de Facebook sans inquiétude. Le postulat de Babelio est de dire que la lecture n'est pas une passion comme une autre : on peut communiquer avec quelqu'un sur ses lectures et être fan des mêmes auteurs, sans pour autant avoir envie de partager ses photos de vacances avec lui. Et finalement, Babelio reste un petit réseau. La clé de son succès réside aussi dans le fait qu'il constitue un site de niche et de très gros lecteurs.

 

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À mardi prochain !