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Pour la justice sociale, le Book Bloc brandit des livres dans les manifestations

Camille Cado - 06.03.2020

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Mobilisé depuis le 5 décembre 2019 contre le projet de réforme des retraites, ce collectif de bibliothécaires défile avec son arme la plus puissante : le livre. Surnommés le Book Bloc, ces manifestants se retrouvent chaque semaine au cœur d’un squat d’artistes parisien pour confectionner leurs livres-boucliers. 
 

ActuaLitte CC BY SA 2.0


Ils étaient une petite dizaine à s’être rassemblés ce jeudi 5 mars 2020 afin de donner vie à leurs boucliers. L’idée du livre comme arme a émergé avec le constat que les bibliothécaires, pourtant mobilisés depuis les premiers jours contre le projet de réforme des retraites, avaient peu de visibilité. Et ce, malgré des actions déjà menées à la Bibliothèque nationale de France ou encore la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations (BULAC), où les militants ont détruit un mur des réformes symbolique, construit en carton. 

« On a fait plusieurs assemblées générales avec l’interbibliothécaire puis on a commencé à penser à des formes de manifestations moins conventionnelles, peut-être plus créatives pour nous permettre d’être entendus dans l’espace public », nous explique Sacha. « C’est une arme à la fois de protection, contre un coup, une agression, un projet de société qu’on ne veut pas. Mais aussi, une arme un peu offensive : on balance un auteur, on balance un titre. »

« C’est vraiment cette idée du livre comme rempart, voire barricade, contre la bêtise et la violence du monde » reprend-il, ciseau et colle à la main. « Et puis c’est symbolique ! Ce sont des livres géants qui sortent des quatre murs de la chambre, de la bibliothèque, de la librairie et qui vont investir la rue, la vie sociale, la réalité en somme. »

Ce mouvement contestataire a déjà émergé à plusieurs reprises à l’étranger comme en Italie lors de la réélection de Berlusconi, à Londres ou à New York. Alors que ces militants fabriquaient leurs boucliers-livres en plexiglas pour affronter les forces de l’ordre, Sacha rappelle qu’eux ne sont pas des bagarreurs. « Notre arme, c’est le livre et la pensée. »

« Puis, en proposant des livres géants, on fait aussi un peu notre rôle de bibliothécaire. On recommande des lectures, des auteurs, des mouvances de pensée. On fait notre boulot, mais dans la rue et dans un contexte de revendications sociales », ajoute-t-il. 
 

Les bibliothèques en lutte pour la justice sociale


Chaque membre du collectif est invité à choisir un livre qui lui est cher. Après quoi, ils collent l’image de l’ouvrage sur une planche en carton plume qu’ils protègeront ensuite avec du film adhésif. Sur la couverture de l’ouvrage, on retrouve le logo du Book Bloc composé d’un livre, évidemment, mais aussi d’un crayon et d’un scalpel entrelacés.

Le symbole n’est pas sans rappeler celui de l’extrême gauche, même si « moins roboratif », indique Sacha. Leur slogan « bibliothecae justitiae sociali » (soit, les bibliothèques pour la justice sociale) apparait également. 

« C’est une citation qui veut tout dire pour nous », affirme le militant. « On lutte pour la réforme des retraites, mais aussi pour nos conditions de travail qui se dégradent dans les bibliothèques. Il y a de moins en moins de fonctionnaires, et de plus en plus de contrats poubelles comme les vacataires précaires. On nous demande de plus en plus de faire de la médiation. Je ne dis pas qu’il ne faut pas en faire, mais il faut garder un équilibre intelligent entre l’espace physique des collections, et la partie médiation. »

Et de rappeler : « Les bibliothèques publiques n’ont pas vocation à devenir des Maisons des jeunes et de la culture ou des centres culturels, ni même des annexes de pôle emploi, de l’hôpital du jour et du 115 ! Notre mission c’est avant tout de gérer des collections et de faire en sorte qu’elles rencontrent des publics et ça, c’est remis en question. »

Parmi leurs autres combats, la lutte contre la réforme de la fonction publique, la suppression de toutes les instances de dialogues paritaires avec les syndicats ou encore le gel du point d’indice. « Tout cela devient pour nous contradictoire avec ce pour quoi on s’engage dans la fonction publique », explique Cécile, qui travaille à la BULAC. « Et puis dans les bibliothèques on a vraiment quelque chose à défendre en tant qu’espace non marchand. »
 

Outre les protestations, le Book Bloc « crée aussi de nouvelles solidarités, on découvre ou redécouvre des collègues. On fait preuve d’inventivité, d’imagination, mais ensemble », reprend Sacha. « La lutte, ça nourrit énormément. »
 

Réforme des retraites pénalisante et féminicides


Après avoir défilé pour la première fois le 20 février dernier, le Book Bloc prendra les armes ce dimanche 8 mars pour « la Marche des grandes gagnantes ». Une convergence des luttes qui fait sens pour Cécile. « Quand on a lancé le Book Bloc, c’était d’abord essentiellement sur la question des retraites avec le choix de faire des couvertures de livres un peu humoristiques ou ironiques pour dénoncer l’absurdité de ce projet de réforme », nous explique-t-elle.

« Mais cette lutte regroupe beaucoup avec les questions féministes puisque dans les bibliothèques, dans l’édition ou même dans les librairies, c’est très féminisé. On retrouve donc ces mêmes problématiques de congés maternité ou de temps partiels. » Et de dénoncer que les deux tiers des primes de la fonction publique sont versés aux hommes, alors que les femmes représentent 63 % du secteur. 

Pour cette nouvelle mobilisation, les membres du Book Bloc ont décidé d’opter pour des couvertures féministes et des titres de femmes. Parmi lesquels, des poèmes de Sor Juana Inés de la CruzUn œil en moins de Nathalie Quintane, Iracema de José Martiniano d'Alencar ou encore Les Guérillères de Monique Wittig. 

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« Moi j’ai choisi Sorcières : La puissance invaincue des femmes de Mona Chollet », reprend la bibliothécaire. « Et puis j’ai aussi choisi des couvertures pour mes filles. Je trouve ça important aussi la transmission et c’est quelque chose auquel il faut penser sur la question du féminisme. Il faut aussi aider les petites filles à se défendre, leur donner des armes pour se protéger et donc des petits boucliers. » 

Si le mouvement de lutte a été impulsé par des bibliothécaires, qu’ils soient territoriaux, universitaires, ou issus d'établissements nationaux comme la Bibliothèque publique d'information ou la Bibliothèque nationale de France, d’autres acteurs du monde public ou privé ont depuis rejoint le Blook Bloc. Par exemple, cette jeune éditrice de 26 ans qui a jeté son dévolu sur Par-delà les frontières du corps de Silvia Federici. Ou encore Aurélia, qui travaille pour la mairie de Paris depuis 7 ans.

« J’ai choisi le titre de Lola Lafon, Une fièvre impossible à négocier. C’est un livre qui lie le viol, soit un drame considéré comme privé et intime, à des considérations politiques. L’héroïne est violée dans un cadre professionnel ce qui montre déjà un rapport de domination entre celle qui cherche à se faire une place et celui qui a le pouvoir. Et face à ce drame, sa réaction va d’être de s’engager dans ce qu’on n’appelait pas encore à l’époque les Black Bloc », nous raconte-t-elle.

« Elle a transformé sa colère privée et intime en désir de justice et en intégrant un collectif militant. C’est sa manière de se réparer et de déclarer justice. C’est aussi l’idée qu’un malheur privé n’est jamais totalement privé. C’est aussi un problème social et quelque chose qu’on doit résoudre par une lutte collective. »

Pour cette fonctionnaire, cet ouvrage reprend même le concept du Book Bloc qui est que le livre nous force à penser. « Les livres sont quelque chose qui nous transforme, qui permet une révolution intérieure et qui nous protège de la pensée unique », explique-t-elle. 

Ainsi, le Book Bloc, armé de ses livres-boucliers, se rassemblera ce dimanche 8 mars, à 12h30 devant la Médiathèque Jean-Pierre Melville, en grève depuis le 19 janvier contre les conditions d’ouverture du dimanche proposée par la municipalité. 
 
« C’est important pour nous de commencer devant cet établissement parce que c’est une convergence des luttes symboliques », nous confie une manifestante. « Les grèves pour le travail du dimanche et militer contre le projet de réforme des retraites fait également partie de notre lutte féministe. Le travail du dimanche impactant en priorité les femmes, pour les problèmes d’organisations familiales. »

Les membres du collectif participeront également au prochain temps fort de la mobilisation contre le projet de la réforme des retraites, qui aura lieu le 31 mars 2020. Parés de leurs plus puissantes couvertures, évidemment.



Commentaires
Bonjour, il me semble qu'il serait aussi très intéressant de faire un article d' "analyse comparée" de la présence du livre et autres documents dans les mouvements sociaux actuels par "catégories professionnelles" (enseignants du 1er et secon degré, enseignants-chercheurs de l'université et de la recherche, avocats [codes juridiques), etc.) Ainsi que des réponses totalement disportionnées (voire délirantes) qui en ont suivi (Jean-Michel Blanquer comparant cela avec un épisode de l'histoire où les livres étaient brulés... Ce alors que les documents utilisés ou jetés, a priori, n'étaient en réalité que des documents hors services et d'anciennes éidtions bonnes pour le pilon ou la poubelle... Très cordialement à vous, Stéphane Thuault (Bibliothécaire-documentaliste, spécialisé en recherches et veille(s) documentaire, Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3)
Magnifiques ces mouvements de dénonciation et protestation. Avec ce plus tellement créatif: les blasons-cocardes-boucliers des livres "comme remparts, barricades contre la bêtise et la violence du monde." Que ces manifestations continuent, se multiplient et embellissent à travers le monde.

Une démonstration inédite d'amour pour le livre et la lecture. Et d'autres choses, bien entendu.
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