En Grèce, la librairie d'Exarchia, ou l'anarchisme des sens

Thomas Deslogis - 23.07.2015

Reportage - Athènes Exarchia - Grèce livres - librairie lecture


D’abord, le vertige. Ma première fois dans la librairie Ελεύθερος Τύπος (Presse Libre), ne dura qu’une poignée de secondes. Assez pour que mes yeux, même face à l’alphabet hellénique, repèrent Rimbaud, Baudelaire, Mallarmé, un Lautréamont en français... La fraîcheur bienvenue de ce petit bout de paradis auquel on accède en descendant quelques marches ne suffit pas à empêcher le léger malaise que m’imposa un mélange composé des 38 degrés athéniens, d’un souvlaki tout juste englouti et d’une veille alcoolisée. Fort heureusement j’habite à quelques pas, en plein cœur d’Exarchia, le quartier culte du centre d’Athènes, le quartier anarchiste, artistique, follement hétéroclite, libre. Et c’est alors que dansaient les murs tous aussi dégueulasses que magnifiquement recouverts de graffitis que je compris, ou, plutôt, que je choisis : je vivais là mon syndrome de Stendhal. 

 

Reportage dans le quartier d'Exarchia

Thomas Deslogis, ActuaLitté - CC BY SA 2.0

 

 

En 2015, année somme toute particulière pour la Grèce, le quartier d’Exarchia peut-il vraiment être comparé à ce qu’était Florence en 1817 ? En termes d’opposition, voire d’emboîtement, le rapprochement fait sens. L’Exarchia d’aujourd’hui, ce minuscule bout de Grèce, est une sorte de négatif au noir profond de la ville italienne si représentative d’une gloire esthétique passée. Ici, nulle gloire, mais, indéniablement, ce que ce lieu dit de notre temps – avec son cocktail de créativité partout affichée, de constance dans le combat et de sincérité quant aux conséquences physiques, morales et hygiéniques d’un rejet du système en place – fait de ce coin d’Athènes une sorte de capitale du vertige pour tout être à la sensibilité aussi politique que littéraire. 

 

Et le peu de temps passé au 53 de la rue Valtetsiou, dans cette librairie qui fit déborder mes sentiments, me laissa l’impression d’une métaphore condensée en vingt petits mètres carrés du quartier libertaire qui l’entoure. Mon deuxième passage ne fut pas plus long, mais bien plus utile : rendez-vous est pris pour le lendemain matin avec le maître des lieux, son anglais parfait et ses quelques soixante ans. Peut-être est-ce mon intense attachement à ce type d’endroit, et qui plus est lorsqu’ils suintent et la lutte et la littérature, mais en me retournant en direction de cette façade discrète et dont la blancheur épargnée par les gribouilleurs est, je crois, un cas unique dans Exarchia, je vis un monument plus touchant que la basilique Santa Croce. Pour ma défense, je ne suis pas Stendhal. 

 

 

libraire d'Exarchia Athènes Grèce

Thomas Deslogis, ActuaLitté - CC BY SA 2.0

 

 

Le matin suivant je décide de me perdre dans Exarchia pour arriver le cœur plein face à ce que je devine déjà être un putain de personnage. Et je fais bien. Peu importe qu’aux premières heures du jour les odeurs soient ici sans pitié. Tous les matins, sans aucune forme d’exception, Exarchia est évasive, ainsi qu’une douce gueule de bois, flottante. Les yeux sont mi-clos, la marche apaisée. Les tags, pardon, les œuvres, rayonnent. Le SDF de six mètres de long est une des peintures les plus impressionnantes et les plus connues de ce coin du monde où ce qu’on appelle la crise prend la forme d’une âme ambiante au trottoir explosé, aux cafards gigantesques et – encore et toujours – à l’odeur de pisse, dans le meilleur des cas. 

 

 

Reportage dans le quartier d'Exarchia

Thomas Deslogis, ActuaLitté - CC BY SA 2.0

 

 

C’est l’heure. Γιώργος Γαρμπής, soit Yorgos Garbis, m’attend derrière son bureau à gauche de l’entrée – bureau servant aussi de caisse, d’exposition de quelques livres, de cendrier… J’arrive café en main et m’installe en face de lui. C’est clopant au sein de sa petite merveille de librairie que Yorgos et moi allons discuter une heure durant. Comme disait mon père à chaque réunion de famille, y a eu des moments plus désagréables… 

 

Qui est Yorgos Garbis ? Un vrai de vrai, tout simplement. Aussi loin qu’il s’en souvienne, Exarchia a toujours été son territoire. Il est ce qu’on appelle une figure historique du quartier. Dès les années 70, il intègre le groupe d’anarchistes qui ont définitivement ancré Exarchia dans leur logique intellectuelle, politique et, donc, urbaine. À l’époque ils n’étaient qu’une cinquantaine. À l’époque, « Exarchia avait du caractère ». Je me réjouis cependant de le voir, immédiatement après cette analyse nostalgique, se raviser à moitié. « Bon, le quartier a toujours son caractère et sa diversité, c’est vrai. Et même si les anarchistes ne sont plus aujourd’hui que des gangs sans conscience politique, Exarchia reste un des endroits les plus libres qui soient ». Il écrase le volcan écarlate qu’arbore sa fin de clope. Un gros plan instinctif dont la puissance picturale me pousse à lui demander si je peux le prendre en photo. Avec succès. 

 

Reportage dans le quartier d'Exarchia

Yorgos Garbis, Thomas Deslogis, ActuaLitté - CC BY SA 2.0

 

Les bouquins pour décor naturel, et pas n’importe lesquels. Pour comprendre la nature du rapport que Yorgos Garbis entretient avec la littérature, il faut remonter, encore une fois, aux années 70, lorsqu’après des études de Politique à Athènes, l’anar’ amoureux des mots s’en va passer deux ans en Angleterre (voilà sa maîtrise de la langue expliquée), à Bristol, capitale parmi d’autres, mais pas des moindres, du génie anglais pour la musique en général et le rock en particulier. Une expérience dont l’évocation illumine encore le visage frêle de ce rêveur concret. « Imagine ! L’Angleterre dans les années 70 ! Culturellement c’était l’âge d’or, et la rue y avait du sens » exarchien me dis-je alors, c’est certainement ce que Yorgos veut dire pas là. 

 

Il boucle la boucle tout seul : « Pour moi c’est quand elle est indirecte que la pensée politique est la plus profonde. Sur les murs d’Exarchia, dans la musique anglaise (du rock au trip-hop), dans la littérature… Lire Sur la route, c’est se former politiquement ». Il le dit sans détour, il est un fils direct de la Beat Generation, de Kerouac, de Ginsberg, de Burrought bien sûr. Et, par extension, de Céline. Je me charge de citer ce dernier. Yorgos Garbis lève alors les yeux et les mains au ciel à la façon d’un religieux qui croit connaître la situation géographique de son Dieu. « Évidemment ! » Le téléphone râle soudain et Yorgos s’en excuse en décrochant. Au bout du fil on lui demande s’il a tel ou tel bouquin, ce qu’il s’empresse de vérifier — moi, j’en profite pour capturer sa caverne, son dos, l’instant. 

 

libraire d'Exarchia Athènes Grèce 1

Thomas Deslogis, ActuaLitté - CC BY SA 2.0

 

 

Oui, Exarchia, c’est lui. Calme, mais passionné. Radical, mais réaliste. Politique, mais artiste. La pensée exarchienne pourrait se résumer ainsi : tout sauf le pouvoir, voilà le chemin de la liberté. Voilà le chemin de la littérature qui, Exarchia en est la preuve, peut prendre corps. Comme Florence l’a été, et l’est peut-être encore, pour la littérature d’un autre monde que celui d’Exarchia, de Yorgos, de Céline, dans lequel prendre de la hauteur n’est possible qu’en ne craignant pas de grimper ce genre de mont ci-dessous explicité à deux rues de la librairie et qu’on vous laissera comprendre par vous-mêmes. La hauteur sans le pouvoir. En bref : la littérature. 

 

 

Reportage dans le quartier d'Exarchia

Thomas Deslogis, ActuaLitté - CC BY SA 2.0

 


Pour approfondir

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Histoires grecques

de Maurice Sartre

Une monnaie, une page de rhétorique, une dédicace, rien n'est insignifiant pour l'historien. Puisant librement dans les matériaux laissés par les Grecs et leurs émules de la Sicile au Soudan, de l'Attique à l'Asie centrale, Maurice Sartre brosse une quarantaine de séquences qui abordent les aspects majeurs de la civilisation grecque. De la naissance de la cité aux siècles av. J.-C. au meurtre d'Hypatie à Alexandrie en 415 apr. J.-C., se dégage peu à peu à travers ces Histoires grecques, originales et exemplaires, une vision d'ensemble de ce que fut, pendant plus de quinze siècles, cette civilisation; une civilisation si séduisante qu'elle finit par s'imposer comme " la " civilisation.

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