Roman sous licence libre : l'art du partage ou le partage de l'art

Clément Solym - 14.09.2012

Reportage - roman - licence libre - Framabook


Tout commence par un email, de remerciement, suite à la publication de notre chronique Jesus contre Hitler. Un auteur - mettons, un créateur, plutôt - nous informe de la sortie prochaine de son livre. La chose est classique. Mais celui-ci retient tout particulièrement l'attention, avec un roman sous licence libre. Probablement pas le premier roman libre paru en France, mais une initiative remarquable. Rendez-vous est pris avec Pouhiou, au « le pseudonyme le plus ridicule de la blogo-culturo-scénico-sphère francophone ». Ambiance assurée.

 

Durant quatre mois, Pouhiou a publié sur son blog un roman-feuilleton, baptisé #Smartarted - le cycle des Noénautes, une fantaisie urbaine décrivant la cavale d'un héros geek, télépathe, et adorablement antipathique, promet-il. Le 1er octobre, le livre sera disponible chez l'éditeur Framasoft, maison qui se consacre aux licences libres, et qui propose là son premier ouvrage. Il sera commercialisé pour 22 €, mais les versions numériques, PDF, EPUB et HTML seront gratuitement disponibles au téléchargement. On pourra donner ce que l'on veut, pour apporter son soutien financier. Toute une démarche intellectuelle et sociétale, finalement. 

 

Le projet commence avec un cousin obnubilé par le travail, et les cinq journées ouvrées, donnant accès à deux journées de repos. « Cette idée, qu'il défendait avec ferveur, m'a complètement dépassé. Mais je me suis décidé à travailler moi aussi durant cinq jours, en publiant à heures fixes sur mon blog ce qui démarrait la saga des Noénautes. Avec l'envie de m'amuser autour du Yin King, le tarot de Marseille chinois, et de ses 64 hexagrammes. »

 

Aujourd'hui, après 64 épisodes, 8 fois 8, quatre mois d'écriture 8 divisé par 2, une belle série de combinaison et quelques maux de tête, le premier épisode est achevé. En somme, nous avions affaire à une nouvelle création, façon Philip K. Dick, découvrant le monde merveilleux de la construction aléatoire.

 

 

 

 

Mais l'édition n'aurait probablement pas vu le jour sans une rencontre avec Alexis Kauffmann et Framabook. « Le premier m'a donné l'envie de comprendre ce mode de pensée, le second m'a offert le recul nécessaire et apporté les questionnements pour enrichir le texte. C'est pour cela que les textes sur mon blog sont différents du PDF disponible sur Framabook. Il contient des modifications, toute l'édition, mais également des bonus, que l'on a appelés addenda, que j'ajoutais tous les vendredis, pour expliquer, par exemple, les processus de cette création. » 

 

 

Dans le monde des licences libres, ou l'anti-consumérisme

 

 

C'est que Pouhiou, à l'accent chantant, voulait répondre aux demandes des lecteurs qui rejoignaient son blog pour découvrir chaque nouvel épisode. « On m'avait demandé des versions numériques, alors je me suis penché sur les forums de la Team Alexandriz pour comprendre et fabriquer mes fichiers. Et puis vint l'idée d'une version papier. Et là encore, Framabook m'a beaucoup apporté. »

 

La plongée dans le monde des licences libres fut alors comme une révélation. Adepte de la lecture numérique depuis qu'il s'est procuré un Kindle 3 - un symbole de la démocratisation de l'ebook - Pouhiou a également découvert un autre monde. Le paradoxe ne va cependant pas sans faire sourire.  « J'ai appris à penser Libre avec ce projet, en fait. Il n'est pas question de faire de l'argent avec ce livre, mais plutôt de s'amuser à créer. D'abord créer, on verra ensuite ce qui adviendra. J'agis par envie, avec dans l'idée que l'art se partage. Arriver à en vivre, pour moi, c'est accessoire. Je dirais même que c'est un dommage collatéral. Mais dans tous les cas, je refuse catégoriquement toute approche consumériste. »

 

 

 

 

Cela va plus loin, d'ailleurs : « Aujourd'hui, je préfère apporter un soutien à un créateur que d'acheter au travers d'un revendeur. Le livre numérique, à ce titre, est un fantastique outil de démocratisation de la lecture et du partage. »

 

Car derrière une fausse frivolité, c'est une conscience politique forte qui sous-tend sa démarche. « Aujourd'hui, on tente de nous prendre dans un manichéisme stérile. D'un côté, il y aurait donc les grosses corporations américaines, les méchants, et en face, les gentils, qui seraient les professionnels, éditeurs, libraires, en France. Mais qui se préoccupe de l'essentiel, les lecteurs ? Chacun des deux clans observe son assiette et se scrute le nombril. Les uns en nous enfermant dans des écosystèmes ou des appareils, ou encore en puisant dans nos données de lecteur pour obtenir de nouvelles informations et vendre plus. Les autres, avec des politiques commerciales idiotes et des batailles perdues d'avance. »

 

Demain, ce sont les libraires indépendants qui gagneront toute cette bataille. « Les gens vont toujours vers des choses naturelles, qui se font simplement. Les grands perdants, ce seront Fnac et les autres grandes chaînes. Les petits libraires, en revanche, seront les curateurs de demain. »

 

Le livre est très loin de ces préoccupations importantes dans le secteur, quoique... Il raconte les aventures fantastique geek & gay-friendly d'Enguerrand. Présentation, par l'auteur.

Bonjour, Enguerrand, connard professionnel au chômage, NoéNaute à mes heures perdues, je suis en cavale. Je trace la route dans une 205 pourrie conduite par Fulbert. Je serre les fesses à la place du mort pour fuir des gens qui aimeraient bien que je le devienne. #pasquestion. #noway. Pas moyen que je me présente comme ça. #snif ma mère est morte. #snif mon papa préfère son jeune associé à moi. #snif j'ai un super pouvoir qui sent grave la malédiction. #snif j'ai des hémorroïdes. #fuckyou.

 

De quoi donner envie de sourire, certes, mais d'en savoir plus, c'est certain.