Rue de Sèvres : Appliquer "la matrice l'école des loisirs" à la BD

- 30.04.2013

Reportage - editeur - l'ecole des loisirs - louis delas


Un retour au bercail dans tous les sens du terme entre les travaux, et l'aménagement du nouveau pôle BD. Avant de détailler une heure durant sa stratégie éditoriale, Louis Delas, l'ancien patron de Casterman, évoque la saga familiale dans les locaux centenaires. Ceux du numéro onze de la Rue de Sèvres qui donne son nom à la nouvelle société filiale du groupe.

 

« Nous sommes très contents de cette création, avec le sentiment que les raisonnements, la configuration, tout cela se cristallise au bon moment, au bon endroit. » Depuis sa démission de la direction de Casterman et du pôle jeunesse de Flammarion en novembre dernier, Louis Delas a tracé les lignes directrices du catalogue à paraître. « Cela n'a jamais été un secret pour personne, ni pour Teresa Cremisi, ni pour Antoine Gallimard que je reprendrai la direction du groupe familial ». Il poursuit «  J'ai proposé à Antoine Gallimard cette alliance. Il n'a pas voulu, c'est son droit le plus respectable, comme mon droit de le faire avec des gens qui veulent ».

 

Après 13 ans chez Casterman, revenir dans le giron familial et la diversification BD semblent « logiques et naturels », pour la 4e génération en place. Et comme pour son aînée L'école des loisirs, les maîtres mots restent choix qualitatif et vision à long terme.

 

Développer, quand tout le monde freine

 

« Dans un marché de crispation généralisée, où les libraires souffrent, la philosophie du projet est en cohérence avec les attentes et les envies des professionnels ». Forte d'une société mère à l'image de marque impeccable et d'un capital conséquent de trois millions d'euros, l'arrivée de M. Delas se fait sous les meilleures augures. De quoi permettre « une stratégie de développement »,  « quand tout le monde freine ». Soutenu par une connaissance et une structure « remarquablement stable, solide, organisée », l'ex-homme fort de Vents d'Ouest puis Casterman apporte un savoir-faire de 25 ans. Et compte décliner les standards d'excellence de l'école des loisirs à Rue de Sèvres.

 

 

Louis Delas, crédit ActuaLitté

 

 

Pour ce faire, l'arrière-petit-fils du fondateur bénéficie de l'apport de moyens administratifs, financiers et commerciaux de la société mère. « Des services communs », ajoute-t-il. Mais toujours avec « la dimension artisanale, familiale et indépendante » qui a créé le renom de l'illustre grande sœur. Cela passe évidemment par l'utilisation de l'atout principal de l'éditeur jeunesse : la prescription auprès des enseignants, bibliothécaires et professionnels de l'enfance. Rue de Sèvres va se décliner en deux pôles : BD ados/adultes, d'une part, et jeunesse tout public de l'autre. C'est naturellement vers ce second lectorat déjà conquis que le savoir-faire du groupe va focaliser sa prescription.

 

Le dynamisme d'équipes commerciales communes aux deux sociétés, l'accompagnement et le rapport privilégié aux prescripteurs : autant d'atouts pour que la BD puisse trouver un terreau favorable. « Il y a une évolution générationnelle, la BD est de plus en plus légitime car les prescripteurs ont grandi avec.». La difficulté de faire entrer la planche illustrée dans les établissements scolaires commence donc à être datée. Il évoque les premiers essais : « Nous avons proposé aux clubs de vente par correspondance un peu de Taniguchi, un peu de Pratt. Il y a eu un très bon accueil. » Et des relais de prescription jusqu'aux ministères de l'Éducation.

 

"Les librairies ne voient plus les éditeurs"

 

C'est en évoquant la question d'un service de diffusion interne, que le patron de Rue de Sèvres laisse le plus paraître le souci de proximité. « Chacun son métier ». Si l'édition et la diffusion sont des facettes différentes d'un même métier pour Louis Delas, « ce n'est pas le cas de tout le monde », lance-t-il à la concurrence qui ferait bien de s'en inspirer. Selon lui, séparer l'éditorial de la diffusion a abouti à faire de cette dernière un centre de profit plutôt que de prestation. « Les libraires ne voient plus les éditeurs, ils ne rencontrent plus que les représentants. Et ce n'est pas productif. Aujourd'hui les éditeurs sont  trop coupés du terrain. C'est un vrai danger. » Il ajoute : «  Avec l'équipe, je rencontre les Furet, les Decitre, les Fnac... » Le groupe a opté pour Flammarion Diffusion pour la diffusion en supermarchés et hypermarchés. Le changement s'opèrera à compter du 1er janvier 2014 pour l'école des loisirs, avec la  logique d'un même distributeur pour tout le groupe, qui sera Union Distribution.

 

La BD pour elle-même, mais aussi comme passerelle,  avec une adaptation BD du Horla de Maupassant : « Les bibliothécaires ont parfois du mal à faire lire Maupassant, c'est un premier passage, au travers du dessin. Une manière de montrer que, finalement, le livre se lit bien. » Des adaptations d'œuvres classiques, il pourra y en avoir d'autres, en fonction des projets éditoriaux, et l'on ne s'empêche pas de puiser dans le catalogue des livres jeunesse : « Bien entendu que nous allons organiser des synergies d'univers fort de l'école des loisirs en bande dessinée. Le programme de l'automne va dans ce sens. »

 

 

Tableau d'une partie de la famille, à L'école des Loisirs

crédit ActuaLitté

 

 

La qualité, la qualité, la qualité

 

Le mot revient souvent dans la présentation de la stratégie mise en place. De fait, la direction générale a opté pour une cinquantaine de publications par an, dans un premier temps. Un chiffre bien moindre que de nombreux concurrents, quand le poids du groupe équivaut à celui de Casterman.

 

Comme sa vénérable aînée, Rue de Sèvres compte muscler un catalogue de valeurs fortes qui se vendent au fil des ans plutôt que sur des nouveautés. Laisser la politique du court terme à d'autres, le choix est plus aisé avec l'autonomie assurée du groupe et la concentration des acteurs. Il explique : « Les opérationnels sont les mêmes que ceux qui sont les dirigeants, qui sont les mêmes que les actionnaires. Quand on a une décision à prendre, on se met autour de la table, c'est réglé et on passe à autre chose. »

 

« Pas de chiffres pour du chiffre », « pas vraiment de contraintes budgétaires pour ralentir les processus de décision non plus», « la marge dégagée va au libraire en termes de remise, notamment ». On comprend que les enjeux sont ailleurs. Savoir rester dans la matrice l'école des loisirs : « de bons livres avec du sens », il appuie les mots avec le poing sur la table. « Le lancement a eu lieu en février, on est en avril on présente 6 nouveautés, c'est déjà un exploit, et quelques teasing pour l'année prochaine. Nous ne nous interdisons rien, one shot , séries, et dans le programme de l'automne, il y a de ça. Bien sûr nous sommes tout à fait prêts à nous engager sur du long terme si les séries sont bonnes. »

 

Rue de Sèvres, cette nouvelle société, avait besoin de s'ancrer dans un lieu précis, autant que dans une continuité éditoriale forte. « Nous serions ennuyés, s'il fallait quitter ce bâtiment historique, où la librairie et la maison d'édition ont vu le jour. » Bah : il sera toujours possible de rebaptiser la rue dans laquelle la maison Rue de Sèvres s'installerait. Cela s'est déjà fait, remarque-t-on avec un sourire, sans sarcasmes.

 

Pour approfondir

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