S'envoler de Philippe Claudel, avec Je Bouquine

Clément Solym - 21.09.2011

Reportage - envoler - terminer - histoire


Dans le cadre du concours Je Bouquine, nous reproduisons ici le texte de Philippe Claudel, à poursuivre. (plus d'informations)

Dans le ciel tournoient de grands oiseaux blancs. Comme de jolies griffures, lointaines et mobiles. Ils se posent sur le vent chaud, paraissent s’y endormir, et celui-ci les fait monter très haut. Lorsqu’on les regarde longtemps, on finit par ne plus les voir. Ils disparaissent dans le bleu. Ou bien c’est le regard qui se dissout dans le ciel, comme un sucre dans l’eau. Mais au fond, ce ne sont peut-être que des rêves d’oiseaux, comme il y a des rêves de douceur, de beauté et de miel. C’est ce que pense Mina.

Partout, il y a le soleil. Il prend la terre entre ses griffes et la serre jusqu’à la faire trembler et gémir. Il la réduit en une poudre douloureuse. Il vient le matin, très tôt, et commence à brûler les collines, les chemins, les herbes déjà jaunes et sèches, les beaux toits de la ville basse et aussi les tôles, les cartons, les morceaux de bois, de fer, de toile qui servent de maisons aux gens de la ville haute. Le monde ici est une grande coupure dans un corps sans visage. Il n’y a pas de sang, juste la blessure qui sépare ceux qui mangent chaque jour et boivent dans de jolis verres des breuvages glacés, et les autres qui se demandent ce que sera leur repas et où le trouver. Comme Mina.

Il faut se lever avant le soleil. Le prendre de vitesse, s’échapper à pas menus tandis qu’il dort, quand la nuit étend encore un peu de sa tiédeur sur le monde. Alors il est temps de quitter la couche posée à même le sol de terre battue, de se frotter les yeux, et de faire le chemin jusqu’à la décharge.

La décharge, c’est une autre ville. Une ville qui est comme l’envers de la ville. C’est là que meurent les choses. Le gros corps de la ville basse, trop nourri et pansu, y rejette ce qu’il ne parvient pas à digérer ou ce dont il se détourne. On pourrait croire que c’est une sorte d’enfer, mais non, c’est juste une mine dans laquelle des centaines d’enfants fouillent à la recherche de maigres trésors qu’ils enfournent dans un grand sac.
Mina est l’un d’entre eux.

Les enfants sont maigres. Leur peau est brune. La plupart vont pieds nus. Ils ne sentent plus la puanteur qui se dégage du tas immense qui court jusqu’à l’horizon. D’un geste las de la main, ils chassent les mouches qui, autour de leur tête, composent de bizarres et sonores couronnes.
Filles et garçons mêlés, ils s’affairent sans relâche. Ce sont des enfants sans enfance. Les plus grands n’ont pas 10 ans, mais ils ont déjà des visages d’adultes, des mines graves. Ils jouent aux pères et aux mères en répartissant les tâches, en inspectant le butin, en sermonnant les plus jeunes, en les portant aussi quand ils tombent de fatigue, en battant le rappel quand l’heure est venue de rentrer. C’est une armée lourde de la fatigue d’un combat infini, mené sans armes mais aux innombrables victimes.

Un jour, Mina partira. C’est sûr. Elle prendra petite sœur et le chat Gustav. Tous trois s’en iront. Avec la carriole qu’elle rafistole chaque jour, ils descendront vers la ville basse, la traverseront sans même un regard pour ses fausses beautés et ses richesses insolentes. Ils iront droit vers le port, monteront sur le plus gros des bateaux, donneront trois pièces au capitaine, les trois pièces que Mina garde dans une poche, et la mer leur ouvrira ses grands bras d’écume et de corail.

– Tu ne m’emmèneras pas avec vous ? demande Tio à Mina, quand elle lui raconte le grand voyage.

Ils sont au creux de la décharge, dans un endroit qu’on surnomme la vallée, à l’ombre d’une vieille armoire à la glace cassée. Elle-même est posée sur un matelas crevé contre lequel ils se sont étendus. Ils se partagent un gros fruit rouge. Petite sœur s’est endormie contre le flanc de Mina. Tio est un peu plus jeune que Mina, mais il la dépasse de presque une tête. Il a une jolie balafre sur la joue droite, comme une délicate arabesque, et ses cheveux bruns se terminent en mèches blondes. Il boite un peu car il a une jambe paresseuse qui n’a pas voulu pousser comme l’autre.

– Et qu’est-ce que je ferais de toi ?
– Un mari !
– Je ne veux pas d’un mari ! Je veux une baignoire blanche, un lit profond, une brosse à cheveux.
– Je pourrai vous protéger !
– Gustav le fera, il a des griffes quand toi tu n’as même pas d’ongles !
– J’irai travailler pour vous et je rapporterai de l’argent.
– Mon pauvre Tio, personne ne t’engagera : qui voudrait d’un boiteux balafré ! Tu fais peur à tout le monde !
Tio baisse la tête. Mina se penche vers lui, et lui donne un baiser.
– Va donc gros benêt, bien sûr que tu viendrais avec nous ! Je ne vais pas te laisser ici !

Tio la regarde. Il a le plus beau des sourires. Tous deux sont sales et maigres, mais ils rayonnent comme de jeunes dieux. Petite sœur se réveille. Elle a senti l’odeur du fruit. Mina le lui met dans la bouche. Elle le tète comme un sein et ferme de nouveau ses grands yeux. Il fait bon contre le matelas, à l’ombre de l’armoire, dans la vallée qui est comme une tranchée sèche et propre dans la décharge et où la puanteur paraît moins forte.

– Quand partons-nous ? demande Tio, qui a posé sa main dans la main de Mina.

À vous d’écrire la suite…