Saint-Sulpice : du vin, du sexe, et des bibliophiles

Clément Solym - 11.06.2012

Reportage - Salon de la Bibliophilie - Place Saint-Sulpice - livres de collection


Travailler le dimanche, voilà bien une aberration qui mérite contrepartie. Le salon de la bibliophilie, place Saint-Sulpice, à Paris, avait tout du sujet de planqué (peut-être pour que le directeur de la publication ait la main moins lourde en semaine) : qui de moins farouches que les collectionneurs, les yeux brillants uniquement devant quelques ouvrages reliés, vous dressant une hagiographie tirée de leur mémoire sur n'importe lequel de leurs articles ? Mais quoi de plus éloigné de la réalité, une fois sur la place ? À l'heure du repas, les bouteilles sont débouchées, les langues déliées et les ouvrages non censurés. Tant mieux.

 

Un bibliophile : de tous les mots se terminant en -phile, voilà sans aucun doute l'un des moins inquiétants. Affiché sans complexe, le terme devient un étendard : « Nous, on n'a pas vraiment de collection personnelle, on lit surtout en poche » confessent Sylvaine et Yvan Noirot, de « la librairie nomade » Bois d'encre, dans l'Orne. « On est aussi des commerçants, à des degrés divers : certains gardent des livres auxquels ils sont trop attachés. » De fait, la majorité des emplacements sont occupés par des libraires, avec des livres étiquetés, « entre 3 et 40.000 € » chuchote-t-on.

  

Les bibliophiles se reconnaissent entre eux

 

Il y a un standing au salon des bibliophiles : même à ciel ouvert, la place prend des airs de musée, « particulièrement attendu des collectionneurs, des marchands, des amateurs et des amoureux de l'écrit et du temps passé » prend d'ailleurs soin de préciser le programme. « Bien sûr, il y a un code de conduite, des exigences dans la présentation des livres. Il ne faut pas sous-estimer la "marchandise" » confirme Michel Seksik, dont la librairie fait battre la place Monge (son association Biblio Monge y organise plusieurs évènements par an). Est-ce à dire que les couvertures sont couvertes de poussière ?

 

 

 

 

Que nenni. Même s'il se crispe devant un de ses ouvrages manipulés avec trop peu de précautions, le bibliophile n'est pas un conservateur : rien ne lui fait plus plaisir que de vous vendre un livre, et donc, de s'en séparer. Yvan Noirot raconte une histoire qui peut faire ici lieu de parabole : dans sa jeunesse, en étude d'Histoire de l'art, il étudia les « décors des demeures royales et seigneuriales en France au XVIe siècle », le genre de sujet pour lequel, on pourra l'imaginer, les ouvrages ne sont pas légions. « C'est là que j'ai pris le goût de chiner » (chiner : se lever à 5 heures du matin les dimanches, pour négocier et batailler avec d'autres bibliophiles, antiquaires, brocanteurs... Une vraie passion, NDLR). Des années plus tard, devenu libraire, il vend toute sa collection. « Un jour, un type est entré, il étudiait le même sujet, il était ravi, il n'arrivait pas à y croire » termine-t-il en rigolant. « Le but c'est le mouvement, on est des passeurs. »

 

 

 

 

 

Quelques pages de toute la mémoire du monde

 

Sur les tables ou dans les étagères, des livres qui sont de vrais morceaux de frise chronologique : protégé par une vitrine, un exemplaire de Revolution for the Hell of It (1968), un ouvrage d'Abbie Hoffman, activiste des années 60 et créateur du Youth International Party. « Il est dédicacé à Tom Hayden, et présenté avec le carnet d'adresses personnel de l'auteur : il y a les numéros de Robert Crumb, d'Allen Ginsberg, de Dustin Hoffman, Norman Mailer, Andy Warhol... » explique Michel Seksik. Tout le monde lui demande s'il les a appelés. Au téléphone, ils auraient sûrement pu parler musique : la spécialité de Seksik, ce sont « les Trente Glorieuses » (au son de Big Brother & The Holding Co et Jefferson Airplane, dont les affiches sont encadrées), et son stand présente de fameux exemples de la contre-culture à travers les décennies. Des minuscules comics Mars Attacks ! aux affiches psychées de femmes lascives sous LSD, le papier n'est définitivement plus une simple matière.

 

Interlude musical : « Moi, vous savez, ça fait quatorze que je le fais, l'endroit est charmant, c'est très agréable. Et puis il y a du monde » commence Agnès Bidard : elle aime les partitions illustrées, des lithographies populaires parues entre 1860 et 1920, mais aussi des gravures, plus anciennes. Elles sont signées par des grands : Toulouse-Lautrec, Pousthomis, Mucha, Peynet, énumère-t-elle sans difficulté malgré les quelque 30.000 pièces qu'elle possède. « J'en ai saisi et scanné 13.000 pour l'instant, surtout des petites chansonnettes et de vieilles chansons : pour les plus grands formats, je n'ai pas encore l'équipement nécessaire... » L'avenir de ses dessins ciselés, tantôt réalistes, tantôt cartoonisés, dépend des bibliophiles : même sous le ciel nuageux de Paris, les teintes et typographies sautent aux yeux.


 

 

 

La sève monte

 

« On n'a pas fait une seule journée à 0 € » se félicite le couple Noirot, qui a pris le pari de proposer une majorité de livres entre 3 et 40€, avant tout pour attirer les jeunes, lecteurs aux possibilités financières limitées. « Aujourd'hui, ce sont les jeunes qui lisent, et qui poussent l'édition d'ailleurs. S'ils ne sont pas bibliophiles, c'est d'abord parce que c'est trop cher. » Mais « sans eux, on n'existait pas » se souvient l'ancien occupant de la librairie Le Rêve de l'Escalier, à Rouen. « Aujourd'hui, c'est un ami qui a repris, la librairie a 900 « J'aime » sur Facebook, il organise plein d'événements avec le cinéma à côté. Il ne subit pas la crise » explique-t-il tout en parlant espagnol avec un bibliophile venu  des côtes brésiliennes (Sic !). « La Guilde des parchemineurs a fait plein de grèves au moment de l'imprimerie » rappelle le libraire. « Avec le numérique, le livre de poche lui-même va devenir un objet de curiosité, les Folio seront peut-être de collection. » « Et nos descendants auront de vieux iPad 1 pour présenter des ebooks centenaires... » s'amuse-t-il.

 

À chacun sa méthode : ouvrages à l'épaisse reliure de cuir, bandes dessinées, livres pour enfant, comics, poches, recueils, beaux livres, dessins originaux, estampes, raretés et merveilles sont sous vitrines, alignés sur un rayon, ou disposés d'une manière réfléchie sur les tables. Mais tous, absolument tous les stands ont un point commun : le sexe. Même au stand musical, on admet qu'il existe « des partitions coquines, en petit format. » Du génial Fornicon de Tomi Üngerer (oui, le même que Les Trois Brigands de votre enfance) aux photographies d'Aslan (non, pas vraiment celui de Narnia...) pour lui, on en vient à croire que le bibliophile est obsédé. Vu son stand, qui présente notamment des romans-photos d'aventures sexuelles de travestis redonnant un autre sens au mot fascicule, la librairie Paginaire peut légitimement nous éclairer sur le sujet : « L'érotisme et la pornographie ont longtemps fait partie de la contre-culture, au même titre que les romans policiers. » Il n'y a pas que du rose : les Séries noires sont elles aussi bien représentées.

 

 

 

 

Un musée ? Définitivement pas... Plutôt un cirque, où chaque livre est présenté par un dompteur qui connaît parfaitement ses caractéristiques, son existence, et tous les tours qu'il peut jouer. Il y a de tout, dignes pachydermes à la peau tannée et singes sautillants, et provocants, voire lubriques. Tous les participants s'accordent : libraires comme visiteurs (qui recommencent d'ailleurs à affluer, il est 14 heures) « tiennent à ces rendez-vous » qui devraient prochainement se multiplier tout en adoptant un rythme plus régulier. Préparez-vous, petits et grands : le grand cirque bibliophile est bientôt de retour en ville.