Serial Crieur, le slam chti-picard

La rédaction - 24.12.2016

Reportage - slam chti picard - Serial Crieur - poésie slam création


La poésie peut être un sport : c’est en tout cas la forme revendiquée par le slam, né en 1986 d’une idée du poète américain Marc Smith dans le but de rendre la lecture de poèmes moins élitiste. Ces tournois de poésie (le vieux mot anglais slam a donné le français « chelem ») prennent la forme d’une rencontre sportive ; le vainqueur est désigné par un jury issu du public.

 

 

 

La scène est un ring de boxe, et l’art oratoire devient compétition. C’est ainsi que Gildo Beaufort, alias Serial Crieur, est devenu en 2008 Champion de France de slam par équipe. Son style à lui : jouer avec les mots, à la Bobby Lapointe ou à la Raymond Devos.

 

C’est peu de temps après sa consécration que ce Roubaisien, dont les origines familiales sont belges du côté de sa mère et guinéennes du côté de son père, a redécouvert le « patois », ou plutôt le picard dans sa variante roubaisienne. Il raconte que c’est à la mort de ses grands-parents que cette langue s’est imposée à lui. Une nouvelle carrière de « slammeur chti-picard » s’est alors ouverte pour cet amoureux des bons mots et des rimes riches qui a trouvé ainsi le moyen d’enrichir son art d’une nouvelle palette linguistique.

 

Il faut dire que Roubaix n’est pas spécialement connu comme un haut lieu de la littérature en picard : en dehors du chansonnier Charles Bodart-Timal (1897-1971), on serait en peine de citer un auteur d’expression picarde de quelque importance qui en fût originaire. Par son originalité, le cri du Crieur en série a pu dès lors retentir très au-delà de sa petite patrie... Les chansons, pasquilles et « garlousettes » de Charles Bodart-Timal ont d'ailleurs été rassemblées dans un volume intitulé Évocations roubaisiennes, publié en 1961 avec une préface de Fernand Carton.

 

Humour, écritures et textes bien pensés

 

Remarqué sur les scènes picardophones, notamment celles du festival « Ches Wèpes », il explose lors de la Plateforme du Picard au théâtre de Saint-Amand en 2012. La même année paraît son premier (et jusqu’à présent unique) recueil de poèmes en picard : Et à s’t’heure ! ch’est eul Sérial Crieur. Son format à l’italienne, sa couverture criarde, mettent d’emblée ce livre à l’écart de la production « patoisante » habituelle. Les textes sont légers, rythmés (comme il se doit avec le slam), maintenus avec humour à distance du folklore « chti », en un second degré roboratif. Ainsi Le frère du P’tit Quinquin :

 

Ar’v’là-ti pas qu’il arcomminche à braire,
Comme eul P’tit Quinquin, sin grand frère.
T’es un biau garchon, ch’est pont cha qui m’énerfe,
Mais quand te brais la nuit, ch’est nin tin père qui s’lèfe !

 

Ou encore son plus grand succès, Finis tes chicons !, ode à ce monument de la gastronomie régionale injustement décrié par tous les enfants...

 

I viennent’t eud min gardin,
Vas -y saque eud’dins,
Te veux ête un bieau garchon ?
Alors, finis tes chicons !

 

Mais l’essentiel de sa production poétique, en picard et en français, Serial Crieur continue de le livrer sur scène. Sur la scène slam, bien sûr, essentiellement dans la région parisienne ; mais aussi, de plus en plus, sur la scène musicale, où il mêle ses textes à la musique électro. Son prochain album en picard, dont la sortie est prévue en septembre ou octobre, pourrait d’ailleurs s’appeler « électro-chtimi ». Son retour sur les scènes du Nord et de la Picardie se fera dans la foulée, avant un nouvel album, cette fois en français, fin 2016 ou début 2017.

 

Gildo maîtrise aussi le langage de l’image. Image fixe : le graff, qu’il pratique depuis 1992, et dans lequel il n’hésite pas, comme avec le slam, à jouer avec les mots picards. Il prépare actuellement une exposition dans une galerie parisienne, en attendant d’autres projets à Liège et à Bruxelles. L’image vidéo : il a créé lui-même les clips qui illustrent certains de ses morceaux. Il a aussi réalisé, à la demande de l’Agence pour le Picard, un documentaire intitulé « Serial Crieur à la rencontre des diseux de Picardie » où il fait parler les écrivains et conteurs picardophones d’aujourd’hui (2011).

 

 

Serial Crieur est un passeur : il lui importe plus que tout d’initier les jeunes et les moins jeunes à son art poétique et au graphisme. Il est ainsi intervenu dans des collèges, des associations, et même en prison, à Amiens et à Beauvais, pour transmettre sa pratique du slam. Actuellement, c’est plutôt au street art et au graff qu’il consacre ses formations.

 

Gildo le Serial Crieur est un trait d’union entre les âges et les générations, entre le « patois » et la musique électro, entre les valeurs d’hier (qu’il revendique) et la liberté d’aujourd’hui. Son ambition : surprendre les gens, les faire sortir de leur quotidien, les provoquer pour leur ouvrir de nouveaux horizons. Rien d’étonnant à ce que cet aiguillon ait tout de suite trouvé sa place parmi les Wèpes. [NdR : Wèpe est le mot picard pour guêpe, mais le mot a aussi le sens figuré de loustic : c’est le nom du festival qui a fait connaître Serial Crieur au public picardophone.]

 

par Alain Dawson

 

 

Et à s’t’heure ! ch’est eul Sérial Crieur

Engelaere éditions
94 pages + 1 CD (2012) 

sur Serial Crieur

 

en partenariat avec le CRLL Nord Pas de Calais