Sublime et pervertie, “la Féroce” Italie de Nicola Lagioia

Nicolas Gary - 05.10.2017

Reportage - Nicola Lagioia Feroce - Italie Bari Lagioia - italie demies vérités


Avec La Féroce, Nicola Lagioia signe un roman spectaculaire, décapant : un véritable clair-obscur qui fait d’une ville de la région des Pouilles (au sud de l’Italie) un lieu symptomatique du pays. Bienvenue à Bari : ici, une femme vient de mourir, renversée par un camionneur. Et la famille doit alors survivre à ce que l’on qualifie de suicide — la question devient alors : qui l’y a poussée ?

 

 

 

La ville de Bari, dont Nicola Lagioia est natif, sert avant tout de pré-texte : une concentration de l’attention, en réalité symptomatique de l’ensemble du pays. « L’Italie est un pays difficile, même s’il reste passionnant à raconter. Étonnamment, nous sommes mal préparés à rencontrer la modernité : l’avenir représente plus souvent un motif d’appréhension, d’angoisse », nous raconte-t-il.

 

Bari, métropole italienne, recense 1,3 million d’habitants. Historiquement, elle fut un point de passage et donc de commerce avec le Moyen-Orient. Un port splendide, une cité médiévale millénaire et dans le même temps une urbanisation qui, après la Seconde Guerre mondiale, a occasionné de véritables débordements. 

 

Clara Salvemini est la fille de Vittorio, patron d’une société de BTP. Il n’ignore pas que le secteur du bâtiment est compliqué : les entrepreneurs ont souvent maille à partir avec la mafia, pratiquent des arrangements peu recommandables. En 2016 encore, Bari a vu la condamnation de 60 personnes pour des affaires liées à de la construction. 

 

Mais Clara s’en moque : Clara est morte. Et son assassin bien malgré lui, Orazio Basile, conduisait pourtant tranquillement son camion. Après l’accident, il se retrouvera unijambiste. Et passablement en colère : pour étouffer cette affaire, Vittorio parvient à le convaincre d’accepter le paiement des frais hospitaliers et lui offre également un appartement. 

 

La mort d’une femme, nous explique Nicola Lagioia, « campe une part de ténèbres que connaît l’Italie. D’un côté, c’est une approche sacrificielle classique dans les légendes, de l’autre, la presse a malheureusement à relater chaque jour des meurtres criminels dont les femmes sont victimes ». Car l’auteur est lucide, précis et méticuleux : la mort n’est pas gratuite chez lui. 

 


Le puzzle du présent et du passé, des mensonges et des vérités se structure alors. Parce qu’au sein de cette famille, dont la mère est morte en couche, les secrets pèsent lourd. Pas n’importe quelle famille : socialement, Vittorio Salvemini est l’un des plus influents de la région. La mort-suicide-meurtre de Clara jette l’opprobre sur la famille, aux yeux des habitants. Rien ne doit se savoir…

 

Surtout que tout menacerait d’exploser : la structure familiale, si fragile, nous mènera de toute manière à la vérité sur la fin de Clara. Cruelle, sombre, insoutenable vérité. « Les familles heureuses n’intéressent personne, et moins encore les écrivains. Depuis Sophocle et l’histoire d’Œdipe, on s’est toujours penché sur des familles… ne disons pas maudites, mais avec de sérieux problèmes », rigole Nicola Lagioia. « Toutes les familles sont fondamentalement dysfonctionnelles. »

 

En flirtant avec le roman noir, Nicola Lagioia en profite surtout pour réaliser une plongée dans l’âme même de tout un pays. Ici, l’argent arrange tout, au bon moment, surtout si l’on ne se montre pas trop regardant. Ici, les familles peuvent être broyées par le silence et les non-dits. Ici, on construit des mythes, comme l’on bâtit des immeubles : parfois dans le sang.

 

Et ainsi le chante le rappeur Fabri Fibra, que Nicola Lagioia évoque d’ailleurs comme l’une des figures du hip-hop italien :
 

sei nato e morto qua 

sei nato e morto qua 

nato nel paese delle mezza verità  

 

(tu es né et mort ici / tu es né et mort ici / né dans le pays des demies-vérités)

 

Des noirs, des blancs, des zones de gris, et particulièrement dans cette époque moderne. À ce titre, l’Italie possède une tradition ancrée dans la création même de la capitale : le mythe de Romulus et Rémus : « Cela relève plus d’une vision philosophique, de la division au sein de la famille. Mais leur histoire incarne également un dépassement de soi, au sein de la famille. » 


Et d’ajouter : « Probablement est-ce qui explique l’hypertrophie de la critique que les Italiens exercent à l’égard de leur propre pays ? »
 

[Extraits] La Féroce de Nicola Lagioia 


Surtout, se préserver de la politique : « Elle incarne l’exact opposé de la littérature. De fait, il faut apprendre à s’en méfier et s’en servir, avant que ce ne soit elle qui se serve de toi. Mais alors que la littérature cherche à restituer la complexité du monde, la politique ne vit que de slogan. »


Ou alors de burlesque. « Les États-Unis, territoire éminemment patriote, vivent dans la grandiloquence de Donald Trump : en Italie, cela avait tourné à la farce et la tragi-comédie, avec Silvio Berlusconi. » Parce qu’à la fin, il ne reste souvent que le rire. 

 

Le récit, complexe en italien, avec un niveau de langue soutenu est rendu limpide par la fluidité que confère Simonetta Greggio – elle-même romancière – qui s’est chargée de la traduction, avec Renaud Temperini. C’est d'ailleurs elle qui l’avait porté à Flammarion, enthousiaste.

 

 

 

Nicola Lagioia – La Féroce, trad. Simonetta Greggio et Renaud Temperini – Editions Flammarion – 9782081382176 – 23 €


Pour approfondir

Editeur : Flammarion
Genre :
Total pages :
Traducteur : simonetta greggio
ISBN : 9782081382176

La Féroce

de Nicola Lagioia

Par une chaude nuit de printemps, une jeune femme marche au beau milieu de la nationale, nue et couverte de sang. Quand, quelques heures plus tard, on retrouve son corps au pied d’un immeuble, son identité est enfin révélée : Clara Salvemini, fille aînée de la famille d’entrepreneurs la plus influente de la région. Pour tous, il s’agit d’un suicide. Mais les choses se sont-elles vraiment passées ainsi ? Clara était-elle liée aux affaires douteuses de son père ? La relation qu’elle avait avec son frère Michele – l’ombrageux, l’instable, le rebelle – a-t-elle joué un rôle déterminant dans sa mort ? Flirtant avec le genre du roman noir, Nicola Lagioia peint une Italie du Sud gangrenée, fascinante et met en scène le grand drame d’une famille, d’un pays, d’une époque : celui des années que nous sommes en train de vivre.

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