Subventions, tabelle, ventes : quels enjeux pour l'édition suisse romande ? 

Camille Cado - 26.04.2019

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SDLGENEVE19 – La Suisse romande, c'est le lac Léman, un terroir riche et varié composé de nombreuses spécialités culinaires, sans oublier Genève, son salon littéraire et l'Orchestre de la Suisse romande. Mais c'est aussi une petite région, de plus de 9000 km2, qui regorge de nombreux lecteurs. Quelles spécificités et quels enjeux pour cette édition à la croisée des mondes ?
 
Genève - Switzerland
photo d'illustration, Yola Simon, CC BY 2.0
 
 

L’édition suisse romande : un rayonnement régional ?


Première caractéristique : son aspect régional. Et si cette réponse met tout le monde d’accord, entre force ou faiblesse, les professionnels du livre se donnent la réplique. Pour Caroline Coutau, directrice des éditions Zoé, le choix est fait : « L’édition suisse romande  est de manière générale d'une grande qualité, caractérisée par une forme de liberté et d'indépendance par rapport aux modes. Mais pour trouver énergie et stimulation, il faut aller chercher de l’oxygène ailleurs, on évite ainsi de tourner en rond dans un bocal incestueux. Le marché suisse romand est par ailleurs si petit qu’il permet difficilement d’y survivre économiquement. »

Un avis que Jean-Baptiste Dufour, directeur du diffuseur/distributeur Servidis, déplore : « Il y a beaucoup de maisons d’édition pour un si petit territoire. Le secteur est très dynamique. »

Si pour l’une, la petitesse de son marché rime avec l’étanchéité de ses frontières, pour l’autre, cette dimension régionale assure un rayonnement beaucoup plus large. « Si les livres traitent de ce qui intéresse la Suisse romande, les diffusions croisées permettent de faire un succès avec un auteur suisse et une maison d’édition suisse. Il y a une résonance, qui serait peut-être moins vraie avec les éditeurs québécois par exemple, due justement à cette proximité territoriale. »

Et d’ajouter : « C’est un laboratoire de jeunes talents, qui pourront ensuite aller dans des maisons d'édition françaises. Il y a vraiment ce côté incubateur pour certains auteurs. L’édition suisse sert à découvrir de jeunes talents ».

De la même manière, de nouvelles maisons d'édition, jeunes et audacieuses, émergent. Caroline Coutau nous explique que « des jeunes directeurs et directrices relèvent le défi de reprendre des maisons plus anciennes comme Labor et Fides, La Baconnière, tout récemment Metropolis ».
 

Exister face à un gros voisin français


Un fantasme qui dissimule bien trop la dure réalité pour Caroline Coutau : « Beaucoup d’énergie et de temps sont nécessaires pour exister sur le marché français quand on édite de l’autre coté du Jura » et ce même si, bien sûr, « ça en vaut la peine — faire lire et aimer un auteur édité à Genève à des milliers de lecteurs français qui sont parfaitement indifférents à la nationalité de l’éditeur, ou à celle de l’auteur francophone qu’ils lisent est une satisfaction intense ». 

Surtout, ajoute-t-elle, que « dans un deuxième temps, ces lecteurs s’aperçoivent qu’auteur et éditeur sont suisses et hochent la tête, pensifs et songeurs, et éventuellement admiratifs… »

Jacques Maire, des éditions Jouvence, maison spécialisée dans le secteur de livres pratiques, de santé, d’alimentation et de développement personnel, relève également les problématiques liées à ce secteur restreint qu’est l'édition suisse francophone : « C'est un marché étroit qui vit de subventions. La Suisse romande et les cantons font beaucoup pour soutenir cette culture locale. »

« Nous, on ne demande jamais de subventions, c'est un principe. On fait des livres pour rendre les gens plus autonomes et responsables, alors on joue le jeu. Et c'est un handicap pour une personne d'être subventionné parce qu'elle perd la nécessité de se remettre en cause », affirme-t-il.

Les éditions Jouvence appartiennent cependant à 80 % à Albin Michel, groupe français, ce qui peut expliquer la démarche distincte concernant les subventions et son expansion française.
 

Du local au polar : les secteurs de l’édition suisse romande


« En termes de ventes, il y a une prime au local », reprend Jean-Baptiste Dufour, « mais il y a aussi une nouvelle vague dans le polar. C’est assez récent, mais très prisé ». Par exemple, Marc Voltenauer, à qui l’on doit Le Dragon de Muveran, son premier ouvrage publié tout d'abord chez Plaisir de Lire en 2015 (maison basée à Lausanne), avant de passer aux éditions Slatkine en 2016. Un livre qui s’est vendu à plus de 60.000 exemplaires dans le monde francophone.

Puis, en 2017, Qui a tué Heidi ?, lui aussi numéro 1 des ventes en Suisse pendant plusieurs semaines. Mais aussi Joël Jenzer, avec Enflammés ou encore Sébastien Meier, auteur des Casseurs d’os.

« Plusieurs choses m’ont poussé à écrire ce livre et inventer un pays : j’ai écrit une première trilogie ancrée en Suisse qui plonge dans tous les côtés les moins reluisants de la Suisse. Les crimes sont en col blanc chez nous… » avait-il affirmé au micro de France Culture pour la sortie de son ouvrage.

« Les éditions suisses romandes non spécialisées se basent sur un patrimoine local, que les gens aiment se voir remémorer, c’est une valeur sûre », analyse Jacques Maire, qui a fait le choix de se développer davantage en France. « Normalement, les éditeurs suisses romands vendent 90 % de leurs ouvrages en Romandie. À l’inverse, 8 % de nos ventes viennent de Suisse contre 92 % de France. »

« Mes lecteurs sont en France. On édite beaucoup d’auteurs suisses de santé et de développement personnels, certes, mais c’est un savoir qui n’est pas forcement en lien direct avec les traditions locales. Ces sujets n’ont pas de frontières. » Et pour les thématiques transfrontalières, il s’agit de se développer sur le marché où les lecteurs sont les plus nombreux.
  
Des livres peu vendus en Romandie donc, mais pour autant marqués par sa culture. « Beaucoup de nos romans de développement personnel écrits en Suisse romande se vendent en France, justement parce que chez nous on a une vision du cœur. Les Suisses romands qui s’intéressent au développement personnel ont une approche provinciale qui se caractérise par ce message du cœur et cela parle davantage aux gens que la simple rationalisation de l’esprit. Les Suisses romands n’intellectualisent pas les choses à outrance. C’est très différent des esprits du 5e ou 6e arrondissement, et le changement, c’est ça qui plaît. »
 

Un monde de lecteurs, avant tout 


« La Suisse romande est un territoire de lecteurs, on y vend deux fois plus de livres qu’en France pour comparaison », souligne Pascal Vandenberghe, PDG de la chaine de librairies Payot, contacté par ActuaLitté. Et ce, malgré une tabelle qui pourrait les encourager à acheter des livres sur internet ou de l’autre côté de la frontière, chez leurs homologues français.

« La tabelle n’empêche jamais un lecteur modeste d’acquérir un livre » reprend Caroline Coutau. Remarque étonnante que le PDG de Payot explicite : « L’enjeu majeur depuis 9 ans c’est le taux de change avec l’euro qui est différentiel, et qui pose des soucis. Depuis 2010-2011, on est habitué à vivre avec ça, on est obligé puisque 80 % des livres que l’on vend sont importés de France. Alors oui, nous sommes obligés de vendre nos livres plus chers, mais cela correspond aussi au salaire et au pouvoir d’achat, plus élevés en Suisse. »

Il faudrait d'ailleurs partir d'un simple constat : « On ne peut pas être compétitif par le prix, mais on met en place des stratégies pour pallier ce facteur. Le premier levier est la qualité de l’offre dite immédiate du produit. Nos librairies ont beaucoup de fonds, le client peut donc, dans le plus souvent des cas, repartir avec son livre directement.» 

Ainsi, en 2015, Payot a fusionné deux boutiques « pour en créer une plus importante, augmenter notre offre, et satisfaire les clients. Le second levier, c’est l’expérience des clients sur tous les services que l’on propose. Pour le dire trivialement, il faut qu’il reparte avec le sentiment d’en avoir eu pour leur argent. Le service doit avoir de la valeur pour justifier le prix plus élevé ».
 
 

Et sur internet, quid d'Amazon ?


Une plus-value pour pallier la tabelle, mais aussi rivaliser avec le géant Amazon, qui rôde, encore et toujours. « Amazon commence à marquer des points, c’est une tendance » reprend Jacques Maire. « Le libraire doit proposer cette valeur ajoutée de contact et de conseil. Le libraire c’est vraiment un maillon un peu faible de la chaîne du livre, c’est dommage ! »

Un constat que partage Josée Cattin, directrice Interforum Suisse : « Le livre a toujours de beaux atouts et reste cher au cœur des lecteurs, qui restent de fidèles clients des libraires malgré la place acquise par la vente en ligne ».

Des habitudes acquises et qui ne semblent laisser aucune chance à  l’instauration du prix unique, déjà refusée en votation populaire le 11 mars 2012. « Nous avons bataillé pour cela [le prix unique] sept années durant jusqu’à une votation populaire fédérale, les Suisses romands l’ont plébiscité, mais ils étaient minoritaires par rapport à un net refus alémanique. La démocratie a aussi ses défauts », déplore Caroline Coutau, directrice des éditions Zoé.

Un constat que l’on pourrait contester, sur le territoire romand. Après avoir fortement progressé entre 2010 et 2012 (à partir du « basculement » du taux de change), aurait plutôt stagné — suite à une prise de conscience des consommateurs des « méfaits » d’Amazon. Les Suisses romands sont manifestement plus sensibles que les Français — de là à croire que l’éthique est un sport de riches… Par ailleurs, le fameux accord avec La Poste Suisse n'a pas abouti, et l'implantation est donc ajournée sine die

L’entreprise américaine serait alors plus certainement en léger recul en Suisse depuis l’entrée en vigueur de la réforme de la loi sur la TVA et l’abolition de la franchise au début de cette année. Pour exemple, la croissance du site Payot.ch affiche deux chiffres pour 2018 et la même chose fin mars, avec des prévisions supérieures encore pour la fin avril. S’il n’est plus, pour l’instant en tout cas, un sujet de grande inquiétude, on peut relativiser le fait que l’opérateur marque vraiment des points.  



Commentaires
Pour info, Jouvence fête ses 30 ans et n'appartient à Albin Michel que depuis 4 mois !



La remarque de la journaliste concernant le choix de Jacques Maire de ne jamais solliciter aucune subvention ne tient donc absolument pas à cette très récente appartenance à ce grand groupe français.



On peut au contraire saluer la démarche de Jouvence / Jacques Maire qui a su, dès le départ, rester cohérent avec la politique éditoriale de la maison.
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