Tonino Benacquista, du roman et du scénario : tout le travail de l'écriture

Association Effervescence - 18.03.2015

Reportage - Tonino Benacquista - métier écrivain - roman interiorité


Chaque semaine, ActuaLitté, en partenariat avec l'association Effervescence, réunissant les étudiants et anciens élèves du master Édition et Audiovisuel de Paris-Sorbonne, vous donne rendez-vous : retrouvez dans les colonnes de notre magazine une chronique, réalisée par les étudiants de la formation, racontant la vie du master et de l'association.

 

Cette semaine, retour sur la rencontre entre les étudiants du master et leur parrain, Tonino Benacquista, qui a eu lieu le 8 mars en Sorbonne.

 

Tonino Benacquista, auteur de romans, nouvelles, pièces de théâtre et scénariste pour le cinéma et la bande dessinée, a accepté de parrainer la promotion des étudiants de cette année. Il représente parfaitement les liens unissant les deux filières du master, édition et audiovisuel. Lors de la masterclass qui lui était consacrée, il a répondu aux questions des étudiants, tant sur sa propre œuvre que sur ses méthodes de travail, sa conception de la fiction, les ficelles du scénario de cinéma. Voici le compte-rendu de cette discussion !

 

Une des premières choses qu'a confiées Tonino Benacquista est qu'il ne s'identifiait pas comme écrivain. « Je ne me suis jamais pensé en tant qu'écrivain, même si j'y consacre à peu près quatre-vingts pour cent de mon temps », dit-il. Son métier, à ses yeux, c'est la fiction, sous toutes ses formes : « Je travaille la fiction comme un artisan, comme un menuisier fabrique le bois. Parfois je fabrique un escalier, parfois je fabrique une chaise ». Le terme anglo-saxon de « story teller », qui ne possède pas d'équivalent en français, lui semble plus approprié pour décrire son travail.

 

Beaucoup de questions et de réponses portaient sur ses méthodes de travail, dont les étudiants étaient avides d'entendre parler, étant donné l'éclectisme de leur parrain. Tonino Benacquista suit une méthode rigoureuse. « J'écris avec un plan, qui détermine à peu près chaque paragraphe, explique-t-il aux étudiants. Je ne m'engage pas dans un roman sans connaître la fin. La fin est fondamentale, c'est ce qui justifie le tout. La seule fois où j'ai essayé de la trouver en cours de route, je l'ai regretté ».

 

Ainsi, s'il conserve parfois des idées fort longtemps, qu'il « laisse décanter », Tonino Benacquista ne se lance pas à l'aveugle dans un projet d'écriture. Le choix de la forme est également capital : « Je ne me demande pas : “quel va être mon prochain roman ?”, mais “j'ai une situation, quelle est la forme parfaite pour la raconter ?” », explique-t-il. La manière dont il choisit cette forme reste difficile à déterminer selon lui, mais lorsqu'il est fait, il est rare que cette forme change en court d'écriture. « Dans une nouvelle, par exemple, on ne traite qu'une seule situation ; il n'y a pas de personnages annexes, d'intrigues parallèles, etc. Ce qui n'est pas le cas d'un roman. »

 

Chaque situation, semble dire Tonino Benacquista, peut être liée à une forme qui serait le meilleur moyen de la mettre en valeur. Il raconte ainsi une anecdote liée à la bandedessinée L'Outremangeur, dont il était scénariste. L'histoire met en scène un personnage de policier boulimique et obèse.« Dans une case de BD, on voit ce personnage occupant l'espace avec toute sa morphologie, face au frigo ouvert, les reliefs de sa dernière crise sur le sol ; on comprend en une case ce qu'il est, ce qu'il fait, tout son drame intérieur. Si j'avais choisi le roman, il m'aurait fallu quatre-vingts ou cent pages pour décrire cette situation ».

 

Le choix de la forme est aussi déterminé par un critère de faisabilité : pour Tonino Benacquista, on peut aujourd'hui beaucoup demander au cinéma grâce aux effets spéciaux, mais pas tout. En revanche, un auteur peut tout se permettre en bande dessinée, sa seule limite est son imagination.

 

Bien qu'il soit un auteur protéiforme, Tonino Benacquista dit n'avoir jamais souhaité adapter ses propres œuvres. S'il a parfois le sentiment qu'un film est contenu en germes dans le roman d'un autre auteur, il considère qu'il ne ferait pas les bons choix pour ses propres écrits. Il confie d'ailleurs ne pas avoir l'énergie pour faire ce travail d'adaptation après avoir passé trois ans à écrire l'œuvre originale. En revanche, si les films adaptés de ses textes le déçoivent, il considère n'avoir rien à redire, dès lors qu'il a cédé ses droits à un producteur.

 

Tonino Benacquista

 

 

De toutes ces questions a découlé une autre discussion sur les différents média, roman, nouvelles, scénario, etc. La rédaction d'un scénario est très différente de celle d'un roman. Pour Tonino Benacquista, le roman est une exploration de l'intériorité avant d'être une suite de rebondissements. Le scénario, en revanche, c'est une structure : « La recherche d'événements et de leur enchaînement ». Du coup, « on écrit peu, quand on écrit un scénario ». La manière d'aborder les dialogues est aussi radicalement différente. À l'écran, tout dépend du degré de réalisme recherché. Va-t-on écrire des dialogues parlés ou inventer une langue qui n'existe pas ? Certains dialogues mythiques de Michel Audiard sont à ce titre un très bon exemple : même s'ils sont très vivants, personne ne parle de cette manière dans la réalité. « Ce n'est pas de l'argot », souligne Tonino Benacquista, « c'est comme chez Céline, c'est une langue nouvelle ».

 

Au cinéma, le dialogue a besoin d'oralité. En revanche, un dialogue plus alambiqué ne gênera pas le lecteur d'un roman. La différence entre dialogues lus et entendus est à bien prendre en compte. Aussi, quand il travaille pour le théâtre, Tonino Benacquista se rend aux répétitions, de manière à pouvoir modifier les répliques sur place, si elles ne sortent pas de manière naturelle pour les comédiens.

 

Autre différence notable entre le roman et le scénario : Tonino Benacquista déclare écrire des scénarios sur commande et non pas de sa propre initiative, comme pour ses romans. En France, cette une pratique lui semble « condamnée ». « Il faut passer par un metteur en scène, explique-t-il. Je ne connais pas de scénariste français, à part deux ou trois stars qui sont aussi réalisateurs, qui aient pu écrire le scénario et aller ensuite taper aux portes des producteurs. C'est totalement différent pour les scénaristes américains. »


L'exception qui confirme la règle serait Ridicule, écrit par Rémi Waterhouse, et réalisé par Patrice Leconte. En France, le metteur en scène reste la pièce maîtresse du projet de film, car notre industrie cinématographique fonctionne toujours selon les principes de la Nouvelle Vague, avec une conception très haute du réalisateur. L'essor des séries télévisées tend à modifier cela peu à peu et à donner de l'importance aux scénaristes. Aux États-Unis, en revanche, le projet part souvent soit d'un texte original (le roman), soit d'un scénariste, qui peut aller proposer son texte sans l'appui d'un réalisateur. Le cinéma américain, précise Tonino Benacquista, est un cinéma de « story teller ».

 

En ce qui concerne la télévision, Tonino Benacquista n'a encore jamais écrit pour elle. Il explique ce choix aux étudiants par les différences d'écriture entre les scénarios de films et de téléfilms. Au cinéma, le public est plus restreint et a choisi le film qu'il va voir, le scénariste peut donc se permettre d'être hermétique. En revanche, un téléfilm doit être écrit pour le plus grand monde, pour un public qui n'a pas choisi ce qu'il va voir, qui subit ce que lui propose sa télévision et qui ne sera pas forcément attentif de bout en bout. Il faut donc que tout, dans le scénario, soit causal, lisible, explicité. « À la télévision, il faut être fédérateur, déclare Tonino Benacquista, et, moi, je n'arrive pas à concevoir cet objet fédérateur ».

 

La soirée s'est achevée autour d'un verre par une discussion plus informelle entre les étudiants et leur parrain de promotion, et par une séance de dédicaces !

 

Tandis que la post-production du court-métrage se poursuit, les Hackœurs préparent activement le Salon du Livre de Paris, où ils présenteront leur ouvrage sur le stand B 30. Quelques auteurs seront en dédicaces. Venez nombreux !

 

Si vous voulez (re)lire nos chroniques déjà publiées sur ActuaLitté, c'est ici ! Si vous voulez être informés chaque semaine de la parution de notre nouvelle chronique, c'est ici !

 

À mardi prochain !