Un barrage contre le Pacifique, un film de Rithy Pahn

Clément Solym - 15.01.2009

Reportage - barrage - contre - Pacifique


Impatients, nous l'étions parce que Duras, impatients parce que le Barrage, le début de la mythologie durassienne, le livre de la mère, de la souffrance, de l’injustice, du désir, de tous ces thèmes qui s’épanouiront ensuite dans l’œuvre, impatients pour les acteurs, principalement Isabelle Huppert dont nous sentions déjà qu’elle ferait un excellent travail comme d’habitude, mais dont nous craignions le choix étrange, car elle ne ressemble guère à la mère, et pour ma part, impatient aussi pour Rithy Panh. Rithy Panh que je connaissais depuis longtemps et dont j’appréciais le cinéma puisque j’étais à Cannes, en 94 si je ne me trompe pas, lorsqu’il présenta Les Gens de la rizière, un presque premier film qui n’avait pas encore trouvé de distributeur en France, et auquel Cannes n’a malheureusement pas apporté de récompense ; et puis il y eut S-21, La machine de mort Khmère rouge, extraordinaire documentaire sans concession sur la politique d'élimination systématique orchestrée par les Khmers rouges, au Cambodge, entre 1975 et 1979.

Autant dire que mes attentes, trop nombreuses, et comme souvent dans ces cas-là, j’avais mis la barre haut, ne pouvaient être que déçues ! Et pourtant le film se laisse voir et possède des qualités certaines ; dont une certaine fidélité au livre, supérieure en tout cas à celle que jadis nous servit René Clément.

Ma première déception vient du traitement du temps. Évidemment, et cela est inhérent au support employé, le cinéma, le film opère un resserrement de l’action et du temps. Ainsi l’écroulement des barrages est-il dans le film concomitant du moment présent, il ouvre même le bal, et la mère passera le temps du film à renouveler l’expérience de construire des barrages, et le film de finir avec l’épisode des crabes qui auront raison des rondins de bois de la mère… Or, comme on s’en souvient, tout cela est déjà passé quand le livre commence. Dans la plaine depuis 6 ans, la mère a passé les trois premières à construire des barrages et après l’échec cuisant, elle est devenue progressivement cette autre femme, fatiguée, malheureuse, un peu folle, qui ouvre le roman. Et voilà qui rend impossible l’interprétation de la mère : comment jouer l’énergie, l’espoir de la construction des barrages, et l’hyper sensibilité, la fatigue de l’épuisement d’une vie qui se résume à l’échec ? Isabelle Huppert choisit la seconde option, la routine d’une vie où tout a raté, fidèle en cela au roman, mais du coup l’histoire des barrages cloche, et cette histoire est le fondement du livre.

La deuxième chose, assez incompréhensible pour moi, est d’avoir purement et simplement coupé tout l’épisode à la Grande Ville où la famille se rend pour vendre le fameux diamant donné par Monsieur Jo, et où Joseph et Suzanne vont vivre des moments décisifs dans leur trajectoire. Incompréhensible, car Rithy Panh a voulu accentuer dans son adaptation la dénonciation du colonialisme de l’époque (en ajoutant même des scènes assez cruelles qui ne sont pas dans le roman, mais qu’on accepte puisqu’elles donnent un côté historico-sociologique qui n’aurait pas déplu à Marguerite), or l’endroit où le colonialisme joue a plein dans le livre, c’est justement la grande ville ! Dans l’agencement des deux quartiers, le pauvre et le riche, dans l’urbanisme, la réglementation, etc. Duras donne littéralement à voir ce qu’elle appelle « le grand vampirisme colonial ». Dommage d’avoir manqué ça !


Du coup on rafistole comme on peut : c’est à Réam (et non à Ram, la toponymie réelle a été rétablie par le film qui a d’ailleurs été tourné sur les lieux mêmes où l’histoire est censée se dérouler) que tout va se passer ! ce qui n’était qu’une simple « cantine » perdue dans la plaine du Siam devient un bar-restaurant assez luxueux et très peuplé ! en pleine cambrousse, cela manque de naturel, si je puis dire !

Pour ne donner qu’un exemple des conséquences de ce rafistolage désastreux : Carmen, souvenez-vous, c’est ce personnage qui tient l’hôtel dans lequel descend la famille quand ils vont à la grande ville, et c’est elle a dépucelé Joseph un jour de grande bonté, et c’est elle qui va, presque de même, le faire avec Suzanne en la maquillant et en l’encourageant à sortir trouver un homme dans les beaux quartiers de la ville (c’est là que prendra place la séance de cinéma d’ailleurs, si essentielle à Suzanne dans son approche de la sensualité ; il n’y a pas que Monsieur Jo !), Carmen donc, initiatrice symbolique, est réduite ici à être serveuse, dont on entend à peine le nom, et dont on ne comprend pas du tout pourquoi elle embrasse Joseph à la fin du film quand il part ! l’adaptation n’a pas osé supprimer complètement le personnage, mais son rôle a été anéanti ; ce qui revient au même !

En parlant d’éveil à la sensualité, l’histoire entre Suzanne et Agosti, très bien interprétée par Stéphane Rideau au demeurant, n’est pas non plus comprise ! Pourtant, lui aussi a un grand rôle d’intermédiaire puisqu’il aidera Suzanne à sortir (partir enfin !) de la plaine, passage absent ici, laissant la fin du film ambigüe malheureusement (sans cependant commettre le contresens de René Clément, puisque les enfants restaient et s’installaient définitivement dans la plaine après la mort de la mère ?!).

C’est le point de vue finalement qui est différent ; et c’est de points de vue que le film manque le plus, le point de vue des enfants, celui de Suzanne principalement, que le livre prend souvent, car il s’agit d’un roman d’apprentissage !
Ce que le film n’est pas du tout. Rithy Panh filmant une histoire de son pays, du point de vue des colonisés.


 
Ainsi la place du cinéma dans la vie des enfants est-elle oubliée. Quel dommage dans une adaptation justement cinématographique de n’avoir pas fait l’éloge de ce lieu d’apprentissage par excellence dans la vie de Suzanne et Joseph ! « Avant de faire l’amour vraiment, on le fait d’abord au cinéma. » Le cinéma qui permet à Suzanne et à Joseph l’éveil à la sensualité est absent ici ! Qu’il me soit permis de rappeler ces lignes magnifiques : « La lumière s’éteignit. Suzanne se sentit désormais invisible, invincible et se mit à pleurer de bonheur. C’était l’oasis, la salle noire de l’après-midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité et que toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l’affreuse crasse d’adolescence. »

Voilà, tout n’est-il dit ?

Alors, reste peut-être à voir le film, sans la comparaison d’avec le roman. Et l’on peut passer un moment somme toute acceptable. Une histoire touchante, des scènes d’action sur un arrière-plan historique, l’Indochine française, et la vie quotidienne dans une plantation. L’ensemble servi par de bons comédiens ; Isabelle Huppert, dont on se laisse toujours surprendre par le jeu, Gaspard Ulliel, méconnaissable dans le rôle de Joseph, dont on aimerait pourtant les cheveux moins apprêtés façon films hollywoodiens des années 30, Astrid Berges-Frisbey, dans le rôle de Suzanne, la véritable révélation de ce film, et Randal Douc, dans le rôle ingrat de M. Jo.