Un grand, un très grand emprunt... à rembourser (2)

Clément Solym - 09.07.2012

Reportage - numérisation Google - BnF Partenariats - Grand emprunt


Quelques jours avant les temporisations voulues apaisantes du ministre de la Culture, Jean-Noël Jeanneney publiait une tribune incendiaire dans les colonnes du Figaro pour dénoncer les agissements de Bruno Racine. Au point que l'intéressé n'y sera pas une seule fois cité : « Le moteur de recherche Google est une réussite universelle et il rend bien des services. Mais lui confier, et à lui seul, qui vit du profit de la publicité et est enraciné, en dépit de l'universalité de son propos, dans la culture américaine, le choix des livres, la maîtrise planétaire de leur forme numérisée et la quasi-exclusivité de leur indexation sur la Toile, le tout étant au service, direct ou indirect, de ses seuls gains d'entreprise, voilà bien qui n'était pas supportable. » Tout le monde regarde du côté de Lyon, et ces 25 longues années d'exclusivité pour Google : on comprend que Mitterrand ait tenté de mettre un terme à la polémique, au plus vite, et d'apaiser les conflits.

 

Le président Sarkozy avait mobilisé ses troupes pour soutenir son Ministre de la Culture : même Nathalie Kosciusko-Morizet, alors secrétaire d'État chargée de la Prospective et du Développement de l'économie numérique, était intervenue, le jour même de la publication de l'information dans La Tribune, le 18 août 2009. Dans une tentative maladroite pour secourir la BnF et son président, elle déclarait à Clubic : « Aucune des deux parties n'a confirmé un tel accord et je pense qu'il ne s'agit pour le moment que de simples discussions. Le sujet est néanmoins très pertinent et tout le secteur de l'édition, qu'il s'agisse des éditeurs ou des bibliothèques, réfléchit actuellement à la problématique de la numérisation du livre. » De simples discussions ? Le mémorandum est là pour prouver le contraire, hélas. Bruno Racine, dans la volonté de se démarquer de son prédécesseur, et quitte à flouer la politique de service public qui l'anime, avait ouvert la boîte à malice, et le pacte avait tout pour être scellé.

 

NKM // Conférence de Presse francaise à l'Ambassade

NKM, en 2009 (auteur : Nathalie Kosciusko-Morizet)

 

Pour mémoire, c'est cette même NKM, qui, tout sourire, s'était chargée d'annoncer la bonne nouvelle, en évoquant les 750 millions alloués à la numérisation patrimoniale, par l'intermédiaire de son Secrétariat au numérique. La BnF lui aurait-elle forcée la main en publiant ce communiqué ? Impossible à dire, NKM n'a pas donné suite à nos tentatives pour la contacter. Reste que la confirmation et le montant définitif tombèrent en décembre 2009, avec l'aval de Nicolas Sarkozy : la BnF allait recevoir 140 millions € pour la numérisation. Des « fonds de la IIIe République » évoqués par Bruckmann aux interprétations musicales du début XXe, en passant par les premiers films de l'histoire du cinéma, toute la mémoire du monde allait être pixélisée pour rejoindre le cloud. Le Paquebot est illuminé, orchestre et champagne sur le pont. Mais à l'horizon se dessine un écueil, avec lequel l'établissement ne va pas tarder à faire connaissance : derrière le terme Grand Emprunt, il y a la partie immergée, le Grand Prêt. Autrement dit, il allait falloir rembourser.

 

« Si vous voulez enterrer un problème, créez une commission » (Clémenceau)

 

Entre septembre et décembre 2009, la BnF s'éloigne effectivement des rives Google. Ou plutôt, dérive. Pourtant, les deux acteurs n'en sont pas moins à l'affût : « Google et la BnF » devient une histoire d'amour impossible, façon Montaigu et Capulet. Pour parvenir à trouver une solution, Frédéric Mitterrand décide de la création d'un comité des sages, suite à un événement européen de grande ampleur. En effet, le 29 novembre 2009, les ministres de la Culture européens se sont réunis, et, aidés des judicieux conseils de Viviane Reding, ont conclu qu'il est nécessaire d'encadrer la numérisation et les partenariats entre secteur public et entreprises privées. Cette même numérisation « ne peut pas être laissée au seul secteur privé. Sinon des géants comme Microsoft et Google vont chercher ce qu'il faut dans nos bibliothèques, et les auteurs n'auront rien ». Suivant à la lettre ses notes, Mitterrand décide alors de la création du comité des sages, présidé par Marc Tessier, le prédécesseur de Patrick de Carolis à la tête de France Télévisions.

 

Dans sa lettre de mission, adressée au « Directeur général » de la société Vidéo Futur, Frédéric Mitterrand demande à Marc Tessier d'analyser et d'évaluer la pertinence d'un partenariat avec Google, afin de « défendre au mieux l'intérêt général », soit l'accès libre aux fichiers. Ses 4 membres, parmi lesquels on compte Olivier Bosc, conservateur en chef des bibliothèques à la BnF et Alban Cerisier, directeur des fonds patrimoniaux et du développement numérique aux éditions Gallimard, auront à charge de constituer un dossier « pendant les deux ou trois premiers mois de 2010 » pour « développer une doctrine commune et lisible sur les conditions du partenariat public/privé ». Et, avant la nouvelle année, foi d'animal, les sages seront parvenus à proposer une série de recommandations. Lesquelles devront servir de base pour tous les établissements soucieux de faire numériser leur patrimoine. La ministre de la Culture de la Pologne, Monika Smolen, avait formulé pendant la réunion européenne un rêveur vœu pieux : « Attention à ne pas créer de monopole. »

 

La commission a été particulièrement inspirée : c'est le 12 janvier que son rapport arrive dans la boîte aux lettres de la rue de Valois, suivi d'une présentation publique. Cette dernière insiste sur trois points :

 

« Primo, il va falloir remodeler et refaçonner Gallica, dans « son pilotage et ses fonctionnalités ». Aujourd'hui peu consultée et manquant d'un moteur de recherche efficient, il faut arriver à démocratiser plus largement Gallica - mais également la rebaptiser. Pourtant, Gallica fait preuve « d'un savoir-faire reconnu en matière de numérisation de masse » : autant donc se servir de ses compétences. 

Deuxioquant à un accord avec Google, le rapport ne l'exclut pas, mais estime qu'il ne faut ni exclusivité, ni céder la propriété des fichiers numériques, lesquels doivent demeurer la propriété de la BnF. On parle alors d'une « autre forme de partenariat, fondé sur l'échange équilibré de fichiers numérisés, sans clause d'exclusivité ». 

Et d'ajouter qu'il pourrait alors « viser, non pas à faire prendre en charge l'effort de numérisation, mais à le partager, en échangeant des fichiers de qualité équivalente et de formats compatibles ». Dès lors, le référencement des fichiers sur Google Livres, ainsi que leur présence sur la plateforme française donnerait plus de visibilité. 

Tertio, Europeana doit être mise en avant, et prendre un nouveau souffle. Aujourd'hui réduite à un «portail de consultation », disposant d'à peine 40.000 titres, tout cela n'est pas suffisant. » (voir notre actualitté)

 

Ce qu'il faut surtout retenir, c'est la recommandation qui veut que ce partenariat ne soit pas basé sur une exclusivité quelconque. L'élément est important, parce qu'il sera repris par le comité des sages quelques mois plus tard. Et passablement chahuté dans les mois qui suivront.

 

 

Nathalie Kosciusko-Morizet commentera avec emphase un dossier dont elle avait la charge, ce même mois de janvier 2010, décidément enthousiasmant en tous points : « Et [le rapport] montre la voie d'un partenariat entre les grandes bibliothèques européennes et les géants de l'Internet, comme Google. Oui à une collaboration, mais en incluant davantage les éditeurs dans les discussions. Oui à une numérisation massive du patrimoine écrit, mais sans que l'exploitation des fichiers, notamment des livres tombés dans le domaine public, puisse être en aucune manière exclusive », indique-t-elle sur son blog, sous un titre hommage à la mesure phare du capitaine Sarkozy, « Rapport Tessier : une ambition rendue possible par le Grand Emprunt ».

 

Au mois de mars, une nouvelle bénédiction : celle du Sénat, qui valide l'intervention de Google dans le processus de numérisation. En effet, « avec les moyens actuels de la Bibliothèque nationale de France, il faudrait environ 750 millions € et 375 ans pour numériser l'ensemble des ouvrages » expliquait la Commission des Finances. Les sénateurs iront même plus loin, en estimant que le recours à Google pour aider la BnF dans cette tâche serait même « indispensable » mais l'on s'inquiète tout de même de savoir « dans quelle mesure ces orientations pourront être effectivement mises en œuvre ». (voir notre actualitté)

 

À la BnF, on n'attendait plus que cette dernière validation pour sonner la corne de brume : les 140 millions € alloués pour la numérisation d'une part majeure du patrimoine français, allaient enfin être dépensés.

 

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Numérisation à la BnF : une histoire d'avenir à investir


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La BnF et ses Collections : Nouvelle Renaissance numérique