Un livre Un vin : une Gueule de bois en Terre de Fumée

Clément Solym - 06.12.2009

Reportage - gueule - bois - terre


Comme chaque semaine, notre chronique Un livre Un vin va vous échauffer l'esprit et les papilles avec une association de plaisirs superbe : notre partenaire L'oenolimit, caviste à Bordeaux nous offre une nouvelle conjuguaison de saveurs. Pour cette semaine, c'est le livre d'Insa Sané, Gueule de bois, qui a retenu son attention. Ce texte est monté comme un scénario de Tarantino : il raconte l'entrecroisement de différents personnages dont les destins se lient étrangement au cours d'une soirée.

Tout se déroule entre Paris et quelques départements proches, et notre caviste a décidé de nous éloigner un peu de la capitale, avec un de ses vins favoris de la vallée de la Loire. Mais pas question de s'éloigner trop de l'urbain et de la pierre : issu de coteaux au sol argilo-siliceux, ce Coteau du Giennois, tiré du domaine Henri Bourgeois est un blanc sec qui propose plus que du minéral. En optant pour la cuvée Terre de Fumée, 2007, L'oenolimit prend le parti de la jeunesse, mais avant tout celui d'un nez très expressif et minéral. De quoi garder un lien solide avec l'urbanité du roman d'Insa Sané.


Son cépage est celui du sauvignon blanc, à 100 %, tout à la fois gourmand et volontaire, semblable aux personnages d'Insa : que ce soient ceux qui tentent de se sortir d'une vie sans gloire ou ceux qui cherchent à s'élever sans trop déborder du droit chemin, on retrouve dans la force du sauvignon comme une volonté forte, toujours associé à un nez de silex.

De son nom, Terre de fumée, il laisse entrevoir des vies brisées ou perdues dans les brumes de paradis artificiels : partir au loin pour fuir une existence oppressante. Retrouver ses racines ou en créer de nouvelles. L'odeur d'une terre brûlée, comme la gomme brûlée des pneus qui crissent sur le macadam... ou celle de la revanche que l'on veut prendre sur la vie.

Pourtant, le Terre de Fumée recèle de petites surprises, comme ses notes grillées, de noisette surtout, mais également d'agrumes, avec des zestes légers de mandarine, qui se mêlent en toute harmonie. Ils ressortent un peu comme rejaillissent des lueurs d'espoir, des combats dans lesquels on veut s'engager pour dépasser sa condition. Ce sont ces deux policiers désabusés qui s'empressent de retrouver la fille, une jeune ado, qui a fugué - ou disparu ? Des actes de solidarité, d'entraide, presque étonnants...

Chez Insa, les personnages ne sont pas noirs ou blancs : les nuances sont multiples dans les personnalités, mais ils possèdent tous une force qui se retrouve dans cette jeune cuvée : une attaque très franche. En bouche, le Terre de Fumée est très rond mais pénètre, sans lourdeur, avec un beau gras, avec toutes ses qualités. Intégre, autant que tentent de l'être les âmes perdues dans une ville qui dévore, amatrice de chair, véritablement carnivore. Et leurs subtilités se retrouvent dans cette sensation presque perlante du vin. On croirait sentir des bulles qui vous chatouillent la langue, alors qu'il n'en est rien.


C'est tout un voyage, et bien qu'un peu court en bouche, comme certains destinés qui s'achèvent trop tôt, le Terre de fumée montre un ensemble bien équilibré, juste.
Toute la plume d'Insa se déclenche dans ce livre avec une mise en scène audacieuse, risquée, une acidité élégante dans le récit. Il manipule avec finesse l'entrelacement des séquences, parvenant lui aussi à un équilibre réussi.

Un beau vin, pour accompagner un beau livre. Et si vous cherchez ce livre sur Bordeaux ou d'ailleurs, rendez-vous chez notre partenaire, La machine à lire.