"Entrer dans le métier, y exister, c’est déjà compliqué, les jeunes en poste le savent"

Nicolas Gary - 01.06.2015

Reportage - édition - réseau professionnel - jeune


La semaine passée, à l’initiative de la Société des jeunes éditeurs, fondée en octobre 2014, les associations étudiantes liées au monde de l’édition se sont retrouvées. L’occasion de faire connaissance, de lier des contacts et, immanquablement, de boire quelques bières. Oui, le métier s’apprend aussi de la sorte. Pour les différents initiateurs, c’est avant tout le moyen de dépasser des clivages, dont ils héritent, et de concevoir un réseau professionnel propre aux jeunes acteurs de l’édition. 

 

Les mercenaires 2.0 de l'édition française

De gauche à droite : Benoît Tariel (Sup’Edit), Pauline Coullet (Paris 3), Carole Mazerand (Encrages), Ariane Baste Morand (SJE), Arthur Derrouaz (SJE), Pauline Hamet (SJE), Antoine Voland-Logerais (Effervescence)

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Les associations des Masters de Paris XIII, Cergy-Pontoise et Sorbonne Paris IV avaient battu la chamade : pour la première fois, ces organisations s’ouvraient réellement les unes aux autres. Laisser derrière chacun les rivalités perpétuées par les anciens élèves, devenus professionnels – et parfois par les enseignants. Et les festivités n’ont pas attendu le discours du président de la SJE, Arthur Derrouaz, pour débuter.  

 

 

Dans la salle, les uns et les autres se connaissent toujours, peu ou prou. « On sait que l’on va travailler ensemble, se retrouver, et on a toujours des copains qui connaissent des élèves des autres promos », nous explique un groupe... composé d’étudiants de Cergy Pontoise. D’autres sont moins enthousiastes : « Il faut jouer le jeu tout de même, mais cela favorise surtout les rapprochements entre nous. » Prendre l’occasion d’échanger autour de quelques verres, cela finira bien par rapprocher les uns et les autres. Et de toute manière, l’ambiance est particulièrement détendue.

 

Benoît Tariel estime que « jusqu’à présent, les différents masters édition sont restés très cloisonnés, dans une concurrence les uns avec les autres. Or, nous nous retrouvons tous en stage ou alternance : les élèves voient comment les institutionnels défendent leur pré carré, et comment les étudiants en font indirectement les frais ». Antoine Voladn-Logerais ajoute : « Nous avons tous des amis, dans différentes maisons, et avec le temps, un réseau s’est conçu. La SJE a bien perçu ce mouvement, et la nécessité de monter une structure. Chaque association organisait ses événements de son côté : désormais, nous pourrons avoir une mobilisation plus efficace. »

 

Cette concurrence entre masters, que tous évoquent, existe « par la nature des enseignements. Mais le marché du travail ne fait pas de distinction », insiste Arthur Derrouaz. Avec le label jeune, la SJE « réunit les gens en formation, et en début de carrière, pour créer un mouvement unique, et fédérateur ». Cette société nouvellement montée s’est rapidement ancrée « au cœur de toute la dynamique », indique Lola Nicolle, trésorière de Sup’Édit. « Cet organisme rejoint les différentes associations, qui s’effacent quelque peu derrière elle. Il ne manquait qu’un dénominateur commun pour se réunir. »

 

"Il va falloir faire très bientôt avec nous, nos formations, nos compétences et nos spécialisations !"

 

Car le reproche est unanime, ou presque : les étudiants s’agacent de constater la culture des formations, qui tente de séparer les uns des autres. « Les universités apposent leur nom sur les cursus, cherchant à tirer à eux la couverture. Les meilleurs ne viennent ni de là, ni de là-bas », assure Benoît Tariel. Ainsi, la Sorbonne aura une dimension plus littéraire, alors que Villetaneuse se tourne vers la commercialisation, et Cergy plutôt vers la communication. « Chacun se complète, et propose des perspectives de formations distinctes : les séparations existent dans les spécialités », note-t-on.

 

« La demande, et le besoin, de fédérer, émane d’une demande ouvertement formulée, de beaucoup d’entre nous », précise Carole Mazerand de Cergy. « Cela reste ridicule de poursuivre ce cloisonnement, alors que nous serons les professionnels de demain, tous avec la même passion. » L’un des points marquants est que, cette année, toutes les associations voulaient créer des événements collectifs, impliquant les autres formations : « Cette année, cela a pu avoir lieu. Mais personne n’a échappé au poids et aux pressions que chaque formation fait peser. »

 

Arthur Derrouaz, qui travaille à la cession de droits note qu’« étudiant et jeune, on se sent un peu exclu de la vie de l’édition. Nous avons besoin de nous exprimer, sur différents sujets. Dire que nous ne sommes pas des stagiaires juste présents pour faire des photocopies ». 

 

Une manière de revendiquer un autre regard, dans un secteur qui va devoir changer de repères et d’assurances. « Nous sommes d’une autre génération, d’une génération numérique, entre autres : qui doit apprendre, bien entendu, mais qui est forte de connaissances qui sont nouvelles. » Et si tous se défendent de préparer un putsch – « nous sommes trop peu nombreux encore » –, ils souhaitent la reconnaissance des compétences. Ariane Baste-Morand le dit clairement : « Il va falloir faire très bientôt avec nous, nos formations, nos compétences et nos spécialisations. »

 

Tous sont avant tout soucieux d’arriver à une transversalité : il faudra déjà se battre pour obtenir un emploi, autant appliquer les valeurs de partage que revendiquent ces nouveaux entrants. « C’est logique, et chacun s’y prépare. Mais si l’on se sort des carcans qui préexistent, cela rend l’ensemble un peu plus supportable », conclut Arthur Derrouaz.

 

« Échanger entre nous, mutualiser les informations, les offres d’emplois, les compétences, tout cela ne peut que nous apporter », estime Pauline Hamet de la SJE. « Entrer dans le métier, y exister, c’est déjà compliqué et les jeunes en poste le savent, et le constatent. » Alors, autant que cessent les guerres stériles entre associations. La SJE a cette vocation à les réunir tous : après l’arche d’alliance, voici donc une Communauté de l’Anneau ?