La médiathèque Françoise Sagan, une ancienne prison dévalisée

Antoine Oury - 24.06.2015

Reportage - Françoise Sagan - médiathèque - prison


La médiathèque Françoise Sagan a ouvert ses portes le 16 mai dernier, en se classant directement à la 2e place des plus grandes médiathèques de Paris, derrière Marguerite Duras. Avec 80.000 documents disponibles et le fonds patrimonial L'Heure joyeuse, l'établissement attire autant par ses collections que par son architecture et son histoire, plutôt atypiques. De préoccupants cas de vols de DVD sont venus perturber les réjouissances.

 

Médiathèque Françoise Sagan (Paris 10e)

La médiathèque Françoise Sagan, dans le 10e arrondissement de Paris (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Le 6 juin dernier, alors que plusieurs centaines de bibliothécaires parisiens s'étaient réunis pour un mouvement de grève devant l'établissement flambant neuf, la directrice de la médiathèque, Viviane Ezratty, nous offert une petite visite guidée. Il faut dire qu'il y a de quoi faire, au niveau des anecdotes et de l'historique, pour ce bâtiment atypique dans le paysage parisien.

 

Le dépaysement est à peu près total, une fois arrivé dans la cour de la médiathèque : « Les architectes du cabinet Bigoni Mortemard ont choisi de renforcer le côté italien, patio, pour des raisons esthétiques » explique la directrice de l'établissement. Qui plus est, façade, escaliers et galerie du bâtiment sont classés. La médiathèque se situe sur le clos historique du Carré Saint-Lazare, bien antérieur à la gare du même nom.

 

À l'emplacement actuel de l'établissement se trouvaient la léproserie Saint-Ladre, dès le XIIe siècle : « une sorte de service public, là aussi, à des fins médicales ». Les rois fraîchement couronnés — ou décédés — allaient se faire bénir sur les lieux, un exercice facilité par la proximité avec la rue du Faubourg Saint-Denis, axe important pour traverser la ville.

 

« En 1632, il n'y a plus de lépreux, et le dernier prieur offre les lieux à Saint-Vincent-de-Paul, et l'ordre des Lazaristes s'installe avec une œuvre d'enfants trouvés, ayant pour vocation l'accueil et de soin », raconte Viviane Ezratty. La Révolution française dispersera l'ordre des Lazaristes en 1792, et une partie des locaux sera transformée en prison (sur l'emplacement actuel du square Alban-Satragne). Y seront notamment emprisonnés André Chénier et Louise Michel, excusez du peu. D'ailleurs, Chénier y composera son ode, « La jeune captive », destinée à Aimée de Coigny, qui n'y accordera a priori que peu d'importance. 

 

Médiathèque Françoise Sagan (Paris 10e)

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

« L'église attenante était en très mauvais état, elle a dû être détruite au XIXe, et l'on a confié à Louis-Pierre Baltard, le père du Baltard des Halles [Victor, Ndr], le soin de reconstruire l'infirmerie et la chapelle. » Baltard opte donc, dans les années 1830, pour ce style italianisant, tout en laissant de larges espaces pour les fenêtres, selon un principe architectural quasi hygiéniste : plus de soleil, pour une guérison plus rapide des malades.

 

Si la prison, vétuste, est détruite dans les années 1930, la partie à l'emplacement actuel de la bibliothèque garde une vocation médicale et carcérale à destination des prostituées, qui ne peuvent quitter l'établissement qu'une fois soignées. L'hôpital Saint-Lazare (spécialité : gastro-entérologie) prend ensuite possession des lieux, jusqu'à un déménagement en 1998 avec l'arrivée de l'hôpital Pompidou. Les étudiants de Jussieu, puis des Beaux-Arts, sauront alors trouver une utilité à des lieux toujours occupés, certes, mais un peu délabrés.

 

En 2003, après une consultation publique, le maire Bertrand Delanoë installera à proximité le centre social Le Paris des Faubourgs, central dans le quartier, mais aussi une crèche. 

 

Une médiathèque dernière génération

 

Le 10e arrondissement n'est pas particulièrement pauvre en équipements (Château d'Eau, Lancry et François Villon sont présents sur l'arrondissement), mais l'absence d'une médiathèque a été soulignée par les habitants. Les travaux furent lancés en 2011, et l'équipe de bibliothécaires a pu prendre possession des murs dès le mois de janvier 2015.

 

« Nous avons demandé aux architectes des lieux polyvalents, parce qu'on ne sait pas vraiment de quoi demain sera fait en matière de bibliothèques, nous sommes dans une véritable période de transition. On ne voulait pas que les collègues nous maudissent dans 10 ans, et nous avons donc opté pour des plateaux à chaque étage », explique la directrice de l'établissement.

 

De fait, l'intégralité du bâtiment a été vidée, puisque les planchers ne permettaient pas un accueil dans de bonnes conditions. Les différents étages de la bibliothèque adoptent donc la même configuration, avec des espaces non cloisonnés et une organisation plutôt « ouverte ». La bibliothèque est dotée d'une sorte de salle polyvalente, utilisable à des fins d'animation ou d'accueil des étudiants.

 

Au rez-de-chaussée, l'équipe de bibliothécaires a décidé de privilégier une entrée aisée dans les collections : « Nous avons adopté une présentation du type librairie, avec des tables présentant l'actualité éditoriale de toutes les sections, que l'on trouve ensuite plus développée dans les étages », souligne Viviane Ezratty. Une partie du premier étage est également utilisée pour mettre en avant les fonds patrimoniaux, sur les années 1960 et Françoise Sagan, ou le fameux fonds de L'Heure joyeuse, la première bibliothèque française consacrée à la jeunesse. Les associations locales, qui nouent régulièrement des partenariats avec l'établissement, sont aussi représentées sur ces tables d'accueil.

 

La galerie de la médiathèque accueille actuellement une exposition sur François Sagan dont le commissaire n'est autre que Denis Westhoff, le fils du « charmant petit monstre ».

 

Médiathèque Françoise Sagan (Paris 10e)

Une partie du fonds de L'Heure joyeuse (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Quant à L'Heure joyeuse, il faut se souvenir qu'elle remonte à 1924, et que cette bibliothèque est issue d'un don d'une association américaine, The Book Committee on Children's Libraries, qui l'installe dans le 5e, rue Boutebrie. L'association en avait offert une à Bruxelles, et une Paris, pour aider à la reconstruction d'une jeunesse marquée par la Première Guerre mondiale. « Cette bibliothèque était totalement moderne, et même d'avant-garde, puisqu'elle fut la première à instituer le principe de l'accès direct aux collections, alors que les établissements fonctionnaient avec le modèle du formulaire », ajoute Viviane Ezratty, qui a elle-même été directrice de L'Heure joyeuse pendant 27 ans.

 

C'est en 2004 que L'Heure joyeuse perd son fonds de conservation (100.000 documents pour la jeunesse, du XVIe à nos jours), en raison de risque trop important de crue de la Seine. Les archives ont enfin trouvé un refuge à leur mesure avec la médiathèque Françoise Sagan. L'Heure joyeuse existe toujours, mais est désormais située rue des Prêtres Saint-Séverin, dans le 5e arrondissement. Il sera possible de consulter quelques documents historiques de ce fonds à la médiathèque Françoise Sagan, grâce à des doubles en accès libre : les ouvrages édités par Louis Vidal et Harlin Quist, promet Viviane Ezratty, ont révolutionné le livre pour enfants.

 

Seule ombre au tableau, rapportée par Social Nec Mergitur, de nombreux vols de DVD, visiblement facilités par des dysfonctionnements dans le système antivol RFID.