A la découverte du Brésil, "son rêve, le sexe, son corps, l'écriture"

Clément Solym - 27.09.2012

Tribune - Joaquim Vital - Brésil - voyage


La parole aux auteurs des éditions La Différence

À quelqu'un qui m'est très proche, je viens d'envoyer un livre, si mince qu'il tenait dans une enveloppe. Sur le blanc de la première page, là où le titre du livre est imprimé en lettres capitales : « LA DÉCOUVERTE DU BRÉSIL » j'ai écrit : « Pour Pierre, ce livre, qui ne m'est pas tombé des mains. Cadeau. »

 

 

 

Normal, - le mot circule beaucoup de nos jours – que ce livre ait été reçu par le vacarme du silence. Il n'y a pas de photographies entre les pages. Le silence est reptile, ou bien se taire signifie l'indifférent mépris, ou bien il indique l'impuissance de parler.

 

Le livre compte cinquante-sept pages, préface incluse. Trop long, sans doute, pour un lecteur contemporain. Pas de photos, aucune illustration, alors, pourquoi l'ouvrir ? Pour le lire ? Cessez de rêver. Michel  Chaillou dans « Éloge du démodé » met parfaitement les choses au point sur ce qu'il est advenu aujourd'hui de ce vice impuni, la lecture.

 

La nouvelle écrite par Joaquim Vital ne m'est pas tombé des mains quand le hasard m'a permis de la lire. Je l'ai lue deux, non, trois fois. Je dois être capable, sans forfanterie, de la réciter. La mémoire obéit à des lois impérieuses et secrètes : on oublie, on retient. Elle efface, ou bien elle imprime. C'est elle, la mémoire, qui choisit et qui décide. Nous n'en sommes jamais les maîtres.

 

Un garçon d'à peine quinze ans (il aura cet âge en décembre et nous sommes en juillet) passe un mois à la campagne sur le conseil d'un médecin, ami de ses parents, qui lui trouve un visage un peu palot. Ses parents l'envoient donc chez une dame, laquelle est propriétaire d'une ferme et d'une belle maison ; là, le garçon s'ennuie ferme. Il n'aime que la mer, lui, et c'est quand même un comble, à quinze ans, de s'ennuyer ferme dans une ferme. Une bibliothèque, dans la propriété, est son recours. Obsédé par l'Océan et par les vagues, il lit tout ce qui touche au Brésil.

 

Puis, plein de ses rêves, il parle à la dame. Elle l'écoute et, elle, va lui faire découvrir le Brésil. C'est le sexe qu'il a entre les deux jambes et qui souvent devient raide. Un vrai territoire inconnu, Une île mystérieuse à découvrir.

 

 

Joaquim Vital

 

 

Le génie de Joaquim Vital fait que cette histoire, qu'il met dans la bouche d'un vieil homme aidé par la bouteille de cognac qu'il vide en même temps que sa mémoire s'épanche, devient de bout en bout  une histoire à dormir debout. Rêve, ou réel ? Vécu, ou imaginé ? Qu'est-ce-donc que ma vie : un songe, une illusion, un petit tas de faits précis et vécus ?

 

Il ne convient pas de raconter ici ce qui se passe entre la dame, la servante, et le jeune garçon. Cela est dit en toutes lettres, sans fioritures, sans étalage, sans dissimulation, sans bavure, par l'auteur qui atteint le sommet dont rêve tout écrivain : ses mots ne décrivent pas seulement le réel, ils sont vrais.

Il y a, dans ce que nous nommons encore littérature, un espace peu fréquenté, et peu accessible, c'est le lieu d'une parole vraie. La seule qui vaille mieux que le silence, - pourtant réputé être d'or.

 

Vital avait atteint ce lieu. Il avait découvert le Brésil, son rêve, le sexe, son corps, l'écriture, qui n'est ni rêve ni corps, et la parole qui ne peut s'oublier. Cela ne peut ni s'apprendre ni s'enseigner, cela est si troublant que je ne trouve aucun autre mot que celui de Génie pour indiquer la direction où il convient de tourner les yeux. Nos yeux qui deviennent humides, de reconnaissance, de chagrin, et de joie. 

 

Jacques Bellefroid

Paris, 3 septembre 2012

 

 

Jacques Bellefroid : 

Né en 1936 à Lille, Jacques Bellefroid s'installe à Paris en 1956. L'année suivante, Jean Paulhan publie ses premiers textes dans la N.R.F. Il collabore au Mercure de France et participe à la création de L'Herne 10/18 où il publiera, en 1964, son premier roman : La Grand porte est ouverte à deux battants. Il fait paraître, à partir de 1984, plusieurs titres à La Différence  : Les Étoiles filantes ; Le réel est un crime parfait, Monsieur Black ; Voyage de noces ; La grand porte est ouverte à deux battants (réédition)  ; Le Voleur du temps ; L'Agent de change ; Les Festins de Kronos, poésie ; Peines capitales ; Les Clefs d'or, théâtre. Il choisit de ne pas publier de roman pendant une dizaine d'années. Fille de joie, paru à l'automne 1999, emporte l'adhésion de la presse et du public. 

 

Vous pouvez retrouver Jacques Bellefroid sur son site : http://jbellefroid.free.fr/