Aides à l'édition indépendante : quelle éligibilité pour les éditeurs ?

Auteur invité - 10.04.2020

Tribune - aides édition CNL - plan aide millions - édition coronavirus soutien


Le 3 avril, le Centre national du livre a mis en ligne un « plan d’urgence en faveur du secteur ». La première constatation est bien sûr l’insuffisance des montants, le gouvernement et les collectivités publiques à tous les échelons doivent se rendre compte que cinq millions d’euros pour l’ensemble de la chaîne du livre sont insuffisants. 

par Florent Grandin
éditions Père Fouettard

Escale du Livre 2018 - Bordeaux
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 
Mais au-delà de cette nécessaire mise à niveau, c’est la mise en œuvre de cette aide qui questionne et qui doit être revue. Aujourd’hui, et ça sera encore le cas dans les mois qui suivront la reprise, l’argent ne rentre plus, pourtant les dépenses sont et seront toujours là...
 

Fonds de solidarité


Parallèlement au plan du CNL, il existe une petite aide gouvernementale appelée « fonds de solidarité » à destination des très petites entreprises et des indépendants. Maisons d’édition indépendantes et auteurs relèvent aussi de cette définition. Or, sans aucune logique, car elles ne relèvent pas des mêmes objectifs et nécessités, on ne peut cumuler ces deux aides.

De plus, les critères pour aider les auteurs (scénaristes, illustrateurs, traducteurs) excluent de fait de nombreux auteurs et en particulier les jeunes, les plus fragiles. On ne crée pas une bande dessinée en un mois... 

Beaucoup d’auteurs ont des activités qui ne sont pas prises en compte dans le calcul des pertes de revenus. L’aide d’urgence s’est muée en aide sélective. Centre national du livre et Société des gens de Lettres, associée à la démarche, sont déconnectés de la réalité de ces métiers. L’aide est plafonnée à 1500 euros, sans tenir compte de la situation familiale des auteurs.

Pendant ce temps, à Berlin, une aide rapide et simple permettant d’obtenir 5000 euros a été constituée pour les auteurs et les artistes. Un exemple à suivre !
 

L'éditeur indépendant, quid ?


Pour les maisons d’édition indépendantes, une subvention exceptionnelle de 3000 à 10.000 euros a été instituée toujours dans le cadre du plan d’urgence. Ces montants sont bien faibles en regard des besoins essentiels de ces maisons. Par ailleurs, le calcul en fonction du chiffre d’affaires mensuel de l’an passé n’a pas de sens par rapport à la réalité économique et au calendrier d’une maison d’édition. Sur ce critère, c’est le hasard et non pas une réalité objective qui va donc dicter l’éligibilité des éditeurs. 

Enfin et surtout, l’attribution de ces aides se fera dans la tradition du Centre national du livre : par une commission dont les membres sont issus du monde du livre et les débats seront secrets et incontestables. Mais qui choisit ces membres ? 

Pour avoir travaillé directement avec des membres des commissions, j’ai pu constater que les aides pouvaient être attribuées en fonction des intérêts ou accointances, à mille lieues de toute objectivité et neutralité.

Se réfugiant derrière le jugement par les pairs, soudainement promus experts, les fonctionnaires se délestent de la possibilité d’être critiqués, mais finalement remettent la distribution de l’argent public entre les mains de l’entre-soi, avec ces conséquences : renvois d’ascenseurs, obligés, clientélisme. 
 
L’édition indépendante est déjà en situation de faiblesse par rapport aux distributeurs, qui refusent d’amender leurs conditions de facturation (surfacturation des retours, des surstocks). Le Centre national du livre rajoute à cette iniquité en organisant un casino truqué intitulé plan d’urgence. Il devrait plutôt investir toute son énergie à sauver de la faillite auteurs, libraires et éditeurs. 
 

Repenser l'action ?


Mais, il n’est pas trop tard, l’urgence doit pousser l’institution à se réformer, à s’ouvrir, à se mettre au service de tous et non plus de quelques-uns. Les auteurs tout comme l’édition indépendante sont au cœur de la création en France, les aider aujourd’hui c’est aider l’ensemble du secteur du livre et de la culture à court et long terme.

À court terme, maintenant, tout de suite, l’argent public, plutôt que d’être dilapidé en subvention discrétionnaire et avance de trésorerie dangereuse, serait mieux utilisé en achat de ces livres parus au premier trimestre qui ne pourront trouver leurs lecteurs. Les bibliothèques des écoles, des périscolaires, des collèges, des lycées, des hôpitaux, des maisons de retraite, les bibliothèques rurales ont désespérément besoin de livres.

Ces mêmes livres, créées avec soin par des auteurs soucieux de leur art, conçus et fabriqués par des éditeurs, des graphistes, des imprimeurs qui ont y consacré leur énergie et leur amour, ces mêmes livres vont finir au pilon. Le Centre national du livre, rejoint par les Régions, départements et villes, doit organiser ces achats de façon équitable et ainsi sortir de cette crise par le haut et au bénéfice de l’intérêt général. 

Après avoir interrogé plusieurs dizaines d’éditeurs et d’auteurs, tous partagent le constat, mais aucun ne juge utile d’interpeller le Centre national du livre. L’institution semble inaccessible depuis si longtemps...

Transparence et équité dans l’attribution des aides, rapidité et simplicité de la mise en œuvre de celle-ci, prioritairement pour les auteurs, mais avec diligence également pour les festivals, les libraires et les éditeurs indépendants, utilisation intelligente des fonds par l’achat de livres, voici ce que le Centre national du livre pourrait et devrait faire. 


Commentaires
C'est déjà une catastrophe la politique du CNL en temps normal alors là n'en parlons pas...
Un article courageux ! Je suis de votre avis : des aides simples aux structures et aux artistes, achat de livres massif et redistribution aux lieux qui en ont si besoin ! Si rien n'est fait aujourd'hui pour sauver notre tissu d'éditeurs, libraires, auteurs, traducteurs, illustrateurs, ce tissu, cette chaîne, va s'affaiblir au point de disparaître. La reconstruire prendra des décennies.
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