Ami illettré, "Ligne à ligne, patiemment, je vous apprendrai tout."

Clément Solym - 14.07.2012

Tribune - lettres du Mont Moulin - ami - illettré


Elles sont grinçantes ou douces, elles nous parlent de nous, de notre société, c'est la rubrique estivale de ActuaLitté : les Lettres du Mont Moulin...



Ami illettré,

 

Votre bonheur est-il dans la mélodie du vent que vous écoutez, dans ces gammes soufflées où le son du mélèze gémissant rejoint le rire du pin sylvestre, dans le grondement des cascades en rut à la fonte des neiges, dans le bruit du ressac entêtant et renouvelé à la marée montante ?

 

Vous qui ne pouvez lire, mais entendre, m'apprendrez-vous de la ville ce que mes oreilles n'écoutent plus ?

 

Vous connaissez, mieux que quiconque, le brouhaha des brasseries quand les couteaux et fourchettes cliquettent entre deux bouchées, les bribes de mots saisis au hasard des propos des voisins de table, leurs intonations interrogatrices, fulminantes, agressées, sporadiques ou encore la langueur des promesses énamourées qui composent le panorama audible de la foule attablée.

 

Vous surveillez d'une oreille appliquée les disputes des chats de gouttière marquant de miaulements leur territoire de chasse, les klaxons aigus et enragés des rues embouteillées, les raclements des caisses sur le sol, jetées par les livreurs à la porte des boutiques, au petit matin.

 

Pourtant, je sais que vous ne pouvez lire ces quelques phrases que je voudrais simples, faciles, légères pour votre humeur.

 

Vous n'avez pas eu la chance de connaître l'école, de frémir de bonheur devant les bâtons de l'écriture, d'ânonner en petit groupe le syllabaire, la pipe de papa, Médor le chien est dans sa niche. Vous n'avez pas connu cette volupté de comprendre ces grandes pages imprimées, la texture des mots, leur goût de miel, la fluidité des phrases, la cadence des histoires. Quand l'ours mal léché, le méchant loup, le renard rusé, la mouche bourdonnante et agaçante dévoilent le bestiaire nostalgique de la jeunesse, l'animalité de l'enfance découvre avec émerveillement le rêve de la page à surprendre.

 

Je vous aime pour ce que vous auriez dû déjà retenir et que vous ne connaissez pas encore. Ces déchiffrages sont le refuge de l'imagination et l'apprentissage de nos vies.

 

Tous les sons, que vous percevez mieux que moi, s'effacent lorsque la lecture forme un bruit discret qui résonne dans la tête, seule et ignorée, recluse dans ses pensées, effleurant le cheminement du verbe qui enfle et gronde, rythmant la phrase jusqu'à l'embâcle, tonitruante et gaie, féroce dans l'universel pouvoir du mot. Le texte commande, restreint, oblige et soudain avise que la chute d'un voyage, d'une passion est proche, comme une réalité épique qui vient mourir en nous.

 

À peine sorti à jouir des textes qui m'enchantent, je me dois de livrer leur intrigue et leur sel. Je vous réciterai dans l'absence qui me gagne la fortune des mots que vous n'oublierez pas.

 

Las de toutes les questions demeurées sans réponse, à la couleur changeante du temps qui passe, je vous veux découvrir les lettres et leur magie. Ligne à ligne, patiemment, je vous apprendrai tout.

 

Un jour, les reflets de ces sons s'affameront d'esprit, audibles pour vous seul, dans le désir de lire.

Alors, d'un appétit sans crainte, absolu, ouvrant les lectures à votre bouche, vous donnerez la voix qui enfin sur ma tombe fera couler les mots.

 

Mon silence futur remercie vos paroles.