Anthologie de nouvelles : le même destin que la musique pop ?

Clément Solym - 23.07.2009

Tribune - ahtologie - nouvelles - destin


Grande discussion sur la liste SF-Franco, aujourd’hui, autour de la question : Mais pourquoi les anthologies de nouvelles se vendent-elles si mal ?

Des éditeurs et éditrices français qui font des anthologies en témoignent, et les intervenants québécois ajoutent que c’est la même chose chez eux. Auteurs connus ou inconnus, grands ou petits éditeurs, littérature générale ou de l’imaginaire, peu importe, les ventes peinent toujours à rembourser les frais. Et cela, pour un gros, gros travail éditorial. Quant au monde anglo-saxon, c’est à peine mieux : leur avantage est d’avoir une population de lecteurs plus vaste (300 millions pour les seuls États-Unis, par exemple), ce qui permet à plus d’éditeurs différents d’y vivoter, en tentant chacun des expériences… Notamment des anthologies.

Reste que le public n’est pas chaud, chaud.

Vous me direz, tous les livres marchent mal, ces temps-ci. À part quelques locomotives, les ventes de livres baissent. Et les lecteurs se tournent de plus en plus vers les poches… Ou la lecture en bibliothèque !

Pire : que ce soit chez nous ou aux USA, des enquêtes montrent que la tendance, surtout chez les jeunes, est à la diminution du temps passé à lire des livres – et surtout à lire pour le plaisir. Même les étudiants, traditionnellement gros lecteurs, passent une part grandissante de leur temps libre en loisirs électroniques : jeux, Internet, messageries…

Le budget « loisirs » des ménages est d’ailleurs resté à peu près le même depuis dix ou vingt ans, alors que de nouveaux objets et services sont venus s’y caser : téléphones portables, Internet, mp3… D’où moins d’argent pour les livres (et les disques, et le cinéma).

Mais malgré tout, les anthologies restent à la traîne. Et comme tout l’écosystème du livre rétrécit, leur niche écologique devient quasi invivable.

Pour ma part, je vois bien une raison simple, voire terre-à-terre : pour beaucoup de gens, il n’y aura dans une anthologie qu’un ou deux auteurs les intéressants, ce qui les rend peu enclins à dépenser dans les 20 € juste pour un texte court.

Je sais bien que c’est le principe même des anthos, du point de vue de l’éditeur : réunir des textes autour d’un thème commun, un peu à la manière d’un buffet, pour amener le public à découvrir de nouveaux auteurs après avoir acheté le livre pour le ou les noms connus… Mais comme le budget livres est déjà rétréci par la concurrence avec d’autres formes de loisirs, et que l’offre de romans, à côté, est pléthorique, c’est peut-être inévitable que la plupart des gens, lorsqu’ils achètent des livres, choisissent de mettre leurs 20 € dans un roman entièrement écrit par un auteur qu’ils aiment plutôt que dans une antho qui risque de les laisser sur leur faim.

Petit exercice : songez au dernier romancier (ère) que vous avez découvert(e) et demandez-vous si vous avez commencé par acheter un de ses livres ou si on vous l’a prêté ? À moins qu’il ne s’agisse d’un emprunt en bibliothèque – quand ce n’est pas un long extrait sur Internet paru qui vous a mis l’eau à la bouche.

Bref, on est dans un contexte où l’offre de livres est abondante, mais les budgets serrés. Pas de quoi inciter au risque.

Parallèlement à l’édition qui se concentre sur les romans, il y a pourtant un espace non négligeable où les textes courts peuvent exister, être publiés et commencer à attirer des lecteurs et lectrices : Internet.

Les revues et fanzines papier souffrent du même genre de problème que les anthologies, si bien qu’un bon nombre se déploie à présent en ligne – gratis. Ou bien c’est un éditeur qui met une nouvelle inédite en ligne pour récompenser la fidélité des fans – et attirer ceux qui n’avaient pas encore acheté le livre (c’est ce qu’a fait Bragelonne récemment avec un texte d’Adriana Lorusso).

Il peut arriver aussi qu’un(e) auteur(e) décide de republier sur Internet un texte paru il y a des années dans une revue, et depuis indisponible. Ou bien c’est un éditeur, ou un auteur auto-publié, qui utilise Feedbooks ou Calaméo pour se mettre en vitrine…

En bref :
  • Découvrir un auteur sans rien payer en plus du FAI est donc fort simple ;
  • Mais une anthologie (censée faire découvrir de nouveaux auteurs) coûte toujours à peu près autant qu’un roman.
Vous voyez le problème ?

Au fond, je me demande si on ne s’achemine pas vers une situation proche de celle qui a bouleversé le marché de la musique depuis une bonne dizaine d’années: quand les gens ont eu la possibilité de ne plus payer tout un album pour obtenir la chanson qui leur plaisait, ils l’ont fait.

Dans le cas de la musique, ça a commencé par le P2P, Napster… On connaît la suite.

Aujourd’hui, il y a de nombreuses enseignes de musique en ligne qui permettent d’acheter les morceaux séparément. Pour l’édition, hélas, ce genre de possibilité est encore limité. En fait, dans l’édition francophone, je ne connais que l’éditeur numérique Publie.net (que l’on retrouve aussi chez ePagine) qui pratique la vente de textes courts à l’unité sous forme de livres numériques.

Pendant ce temps, chez Fictionwise…

Eh oui, la webrairie américaine a là-dessus une longueur d'avance ! On peut acheter et télécharger des nouvelles individuellement, à partir de 0,49 $. Il faut dire qu’ils ont un important rayon de fantasy, SF et horreur, domaines où les histoires courtes jouent un rôle important. Pour les auteurs – c’est un terrain de jeu et d’expérimentation littéraire – comme pour les lecteurs – ça met du piment et de la variété dans la bibliothèque.

Qui peut être elle-même électronique, évidemment.


Billet publié sur le Blog d'Irène Delse et reproduit avec son accord sur ActuaLitté.



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