Antoine Dole : Monsieur, pour les “vrais auteurs”, c’est ailleurs

Auteur invité - 31.05.2019

Tribune - auteurs jeunesse - profession accueil critiques - litterature ecriture public


Les temps sont sombres pour les auteurs et créateurs : rémunération, droits d’auteurs, protection sociale, tout concours à la fragilisation de la profession. Le combat est âpre, d’autant qu’il se double souvent d’un mépris affiché pour certains, en particulier pour les « auteurs jeunesse ». Antoine Dôle fait état des « petites cases » dans laquelle la profession est souvent cantonnée, entre dédain violent et désinvolture. Pour poursuivre, malgré tout et tous, une œuvre en devenir. Pour les lecteurs, et pour soi-même.
 
  Photo : Page Facebook d'Antoine Dole 



Le mépris des uns... 

 
Je suis dans le bureau d'une éditrice de littérature générale. Elle me parle de mon roman qu'elle souhaite publier. Elle me parle comme si je n'avais pas de notion du travail éditorial : « On va faire comme ceci et comme cela, vous verrez je vous guiderai ». Je lui rappelle en souriant que je connais un peu, que j'ai publié 8 romans jeunesse avant de la rencontrer. Elle se raidit sur sa chaise : « Ah oui mais non, ça ça n'existe pas pour nous. D'ailleurs sur votre livre on mettra un bandeau Premier Roman. Considérez que vous n'avez pas de lecteurs. ». 
 
J'arrive à 600km de chez moi, pour un salon du livre. J'ai pris le train avec une vingtaine d'auteurs. Nous arrivons à la gare. Nous rejoignons les organisateurs dans le hall. Plusieurs auteurs de littérature générale sont invités à les suivre vers de belles voitures stationnées sur la place, puis aux auteurs jeunesse on dit : « Il y a un bar dans la gare, si vous voulez attendre. Il n'y a pas assez de voitures pour emmener tout le monde ». On accédera à nos chambres une bonne heure plus tard, véhiculés dans un mini bus, dans un autre hôtel à part, en périphérie de la ville. 
 
J'interviens dans une classe, dans le cadre d'un Festival. Il y a de nombreux auteurs invités : littérature générale, littérature jeunesse, bandes dessinées. La professeure me présente à sa trentaine d'élèves : « Aujourd'hui vous rencontrez Monsieur Dole, auteur jeunesse, mais si vous voulez rencontrer de vrais auteurs, vous pouvez les retrouver sur le salon tout le week-end ». 
 
Je participe à un gros salon du livre. Un type parcourt un de mes romans et s'étonne : « C'est bien écrit pour un roman jeunesse ! ». Je soupire en racontant cela à une amie autrice de littérature générale qui me propose de déjeuner ensemble. À notre arrivée, l'accueil auteurs nous a remis une enveloppe à chacun avec nos tickets repas. Nous allons dans un restaurant de la liste que mon amie a parcourue. Le restaurant ne veut pas m'accueillir : mes tickets repas (auteur jeunesse) ne me donnent pas accès aux mêmes établissements que ma pote (auteur littérature générale). Notre hôtel n'est pas le même non plus. Notre rémunération non plus d'ailleurs (le % en édition jeunesse est plus faible, pour le même travail).
 
Un journaliste publie la liste des 20 auteurs qui ont vendu le plus de livres en France en 2018, avec les chiffres, et les félicite chaudement. J'ai vendu plus de livres que certains. Je m'étonne alors que mon nom ne figure pas dans son classement. Il me répond : « Ah oui mais vous vous publiez en jeunesse, on ne prend pas ces chiffres en compte ». Pourquoi ? Pas de réponse. 
 
Je sors d'un festival à Nancy, après 9h de dédicaces ininterrompues. Je me retrouve dans le train avec d'autres auteurs. J'en reconnais certains, que j'ai vus à la télévision. Une dame notamment, passée à La Grande Librairie pour parler de ses romans. Deux personnes arrivent en courant dans le train, tout le monde se retourne sur elles. Une mère et sa fille, elles s'avancent vers moi, elles m'ont loupé au festival et espèrent une dédicace avant le départ du train. Les auteurs présents éclatent de rire en voyant l'enthousiasme de ces deux lectrices à me rencontrer, la dame connue me regarde et en parlant très fort pour que tout le monde l'entende : « ça alors, voilà un auteur connu que personne ne connaît ! ». Tous se mettent à rire, je suis tétanisé.
 
Je croise une amie autrice sur un salon. Elle me félicite pour le succès que rencontre ma série. Puis son visage devient un peu grave quand elle me dit « ça doit être chaud de ne pas être reconnu par la profession, non ? ». Je lui demande pourquoi elle dit cela, elle précise : « Bah, beaucoup de professionnels ne s'intéressent même pas à tes bouquins... Ils disent que c'est de la merde alors qu'ils ne les ont pas lus. C'est en jeunesse, quoi. T'as jamais pensé à faire une bd adulte ? ». 
 
Je termine un salon. Une voiture m'attend à l'accueil pour me ramener à la gare. Je partage la voiture avec trois autres auteurs. Nous faisons les présentations en attendant le chauffeur. L'une explique qu'elle fait de la fantasy, une autre de l'essai politique. À mon tour, j'explique : « Moi j'écris de la littérature jeunesse ». La quatrième autrice pianote sur son téléphone comme si nous n'étions pas là. Je lui demande ce qu'elle écrit, elle me dit « De la littérature » sans décoller les yeux de son écran. Je lui demande « quel genre ? », elle me répond « De la vraie ». Elle ne nous adresse plus la parole pendant tout le trajet. 
 
 

... L'amour des autres

 
Je suis à la maison. Je reçois un mail. Un parent qui m'écrit. Une mère, avec mille précautions, qui s'excuse de me contacter mais explique qu'elle devait le faire. Pour me dire que sa fille lit. Sa fille qui n'a jamais voulu ouvrir un livre avant. Elle écrit : « Ma fille lit grâce à vous. Je voulais que vous le sachiez ». Le MERCI à la fin de son message est écrit en grosses lettres. 
 
J'interviens dans un collège, à Bordeaux. Après la rencontre, une ado traîne au fond de la classe. Elle met du temps à rassembler ses affaires, laisse les autres sortir de la salle. Elle se rapproche de moi, timide, n'ose pas lever les yeux : « Je voulais vous dire, Monsieur, votre livre... Votre livre il m'a sauvé la vie ». Quand elle quitte la salle, je me retrouve seul et je pleure sur un coin de table. C'est la chose la plus importante qu'on m'ait jamais dite. 
 
Je suis devant une quarantaine de libraires, pour parler de la sortie d'un livre. Après avoir répondu à leurs questions, mon éditrice a organisé une surprise. Un trophée, avec une plaque gravée. Dessus il est écrit « 1.000.000 exemplaires ». Toute la salle applaudit. Je me dis que j'ai peut-être accompli quelque chose. 
 
Un matin, je reçois une photo. Un libraire passionné et passionnant a fait tatouer le titre de mon second roman sur son bras. C'est de la chair et de l'encre. Pour toujours.

Je suis sur un salon. La libraire qui s'occupe du stand s'approche de moi en souriant. Elle me dit que c'est elle qui voulait ma venue. Elle me parle pendant un long moment de ce que mon premier roman a provoqué dans sa vie. Son envie de devenir libraire jeunesse et de guider de jeunes lecteurs vers des textes qui bousculent. Elle ne sait pas comme j'avais besoin d'entendre ça. 
 
Je croise ce journaliste d'un grand quotidien national. Aussi loin que je me souvienne, il a toujours parlé de mes livres dans son journal. Il a bataillé plus d'une fois pour que ces lignes existent. Pour que j'existe. Parce que la littérature jeunesse a peu de place. Chaque fois que l'envie d'abandonner me prend je repense a ce qu'il m'a dit il y a des années à la sortie de mon second roman : « N'arrête jamais d'écrire ». A chaque fois qu'il me voit il me demande quand sortira le prochain. Et à chaque fois que le prochain sort, il me redit l'importance que ça a, écrire à travers tout le reste et pour des gens qui y croient plus que nous, parfois. 
 
J'ouvre ma boîte aux lettres, la maison d'édition m'a fait suivre une lettre. Je n'écris plus depuis des semaines. Quand j'ouvre, l'écriture que je découvre est maladroite mais les mots écrits au feutre orange sont puissants. Un enfant de sept ans me dit qu'il est mon plus grand fan et qu'il attend mon prochain livre, que je dois me mettre au travail. J'allume mon ordinateur, il ne faut pas le faire attendre. 
 
Je dîne avec mon éditeur. Je suis noyé dans les doutes. Je lui parle de mon projet de roman. Il dit qu'il sera là. Si j'ai besoin, si je veux lui faire lire quelque chose, même juste pour me rassurer. Et je sais que ce n'est pas juste une mondanité. J'ai quelques-uns de ces trésors dans ma vie : des gens qui sont là, près de moi, pour que j'apprenne à briller même dans le noir. 
 
J'ai une invitation. On m'invite à venir parler de mes livres en Nouvelle Calédonie. On me dit que là-bas, à l'autre bout du monde, des enfants se sont mis à lire grâce à ma série. Des enfants qui plus tard sauront qu'ils sont capables de grandes choses, grâce à tous les héros et héroïnes de livres qu'ils auront accueillis dans leur tête et qui les inspireront. 
 
Alors dans le mépris, des lumières s'allument. Des sourires. Des cœurs s'ouvrent en grand. Quand j'ouvre une de ces lettres de lecteurs, quand je vois des journalistes porter nos mots aux côtés de ceux des autres, quand je rentre dans ces bibliothèques chaleureuses qui partagent nos univers, chaque fois qu'un éditeur monte au créneau pour défendre cette littérature exigeante que peut être la littérature jeunesse, chaque fois que je repars d'un salon du livre qui m'a baigné d'amour, ou qu'une librairie m'accueille parce que mes livres y ont trouvé leur place.
 
Chaque mot compte et peut faire la différence. Chacun de vos sourires, chaque dessin. Chaque message.

Chaque fois, chaque jour, chaque instant. 

Vraiment, croyez-moi. Dites à vos auteurs jeunesse que vous les aimez. 

Dites-leur ce que leurs livres ont provoqué dans votre vie. 

Prenez votre clavier, là, maintenant. Et écrivez à l'un d'eux. 

Dites-leur. 
Dites-leur. 
Dites-leur. 

Parce que ce monde ne cesse de leur expliquer, en long en large et en travers qu'ils ne sont pas grand-chose. 
Perdu dans le mépris des uns, il leur restera toujours quelque chose de l'amour des autres pour les éclairer doucement.
 
Antoine Dole
 
 
(PS : Je précise : il y a beaucoup de gens formidables, en littérature jeunesse comme en littérature générale. Des auteurs ouverts j'en ai rencontré plein, des éditeurs attentifs, des journalistes curieux, des salons et festivals respectueux et soucieux de ne pas faire de distinction. Je ne généralise pas. Je partage ces anecdotes, des moments parmi d'autres, sur le mépris et sur l'amour qui composent mon métier. Il y a bien évidemment plein de sensibilités différentes et d'autres expériences). 


Commentaires
Bonjour,

Oooh oui, ces castes entre auteurs pour adultes et auteurs pour enfants.. Comme si les adultes ne gardaient pas leur âme d'enfant. Comme si les enfants be devenaient pas un jour adulte.

J'ai choisi la voie de l'auto-édition, encore un autre débat ', une autre histoire de castes. On m'a écrit que ceux qui étaient édités par de vrais éditeurs faisaient la promotion de la lecture et que moi j' écrivais pour... L'argent 😁

Je ne rentre pas dans le débat des droits d'auteur, hein 😜

Mais dire ici que mes mots d'aujourd'hui trouvent leurs racines dans tous les merveilleuses histoires lues quand j'étais enfant, adolescente. Alors, merci pour les vôtres, de mots 💗
Merci de votre partage de votre ras-le-bol!

Parfois, ça libère! Ou réveille!

Continuez à être qui vous êtes!

Pour vous! Votre passion et celle que vous déclenchez chez vos millions de lecteurs! Bravo pour la dénonciation des irrespectueux!!!
Je trouve ça à la fois triste et stupide cette façon de traiter les auteurs jeunesse. Je considère au contraire que c'est un gros mandat. Je m'explique: si l'auteur n'arrive pas à intéresser les jeunes, ils ne seront pas porter à prendre un autre livre. Et il ne faut pas oublier qu'ils ne sont pas stupide malgré leur jeune âge. Si j'aime lire lire aujourd'hui, c'est parce qu'enfant j'ai lu des livres jeunesse et c'est le cas de la plupart des gens.
Toute ma sympathie à Antoine Dole. Je suis écrivain (plus de 35 ouvrages à mon actif: surtout des romans, mais aussi des nouvelles, de la poésie et... un conte pour enfants). Ses témoignages me sont allés droit au coeur. Je connais moi aussi le mépris de certains auteurs à l'ego surdimensionné. Même si je suis publié à Paris (Les Presses de la Cité, Calmann-Lévy et Ramsay), je sens parfois un rejet. Bien sûr, jamais de "Grande Librairie" avec Busnel pour moi qui ne suis qu'un auteur de littérature régionale, genre littéraire tout aussi méprisé que la littérature jeunesse. Mais il faut continuer de se battre. Toute ma sympathie.
J'ai déjà commenté et partagé le post sur Facebook et j'en reparle dans un article ce soir, mais je ne l'avais pas fait ici. Alors merci à ActuaLitté d'avoir partagé ce magnifique (horrifiant mais magnifique) post d'un auteur qui n'hésite pas à souligner ce qui ne va pas dans le monde littéraire.

Et merci à tous les lecteurs qui prennent le temps d'envoyer le genre de témoignage qui nous permet de lutter contre le mépris manifesté par des confrères. C'est important. ♥

Vive la littérature jeunesse.
le racisme social est partout dans notre société ,G tant d'exemples ,pourtant liberté ,égalité , fraternité , sororité , humanité , droits de l'Homme, G mal lu ou quoi ! J'en ai enlevé les majuscules ! Votre texte m'a plu , G assisté,un jour au XXI ème siècle ,en province, à une thèse SC de l'Education et les profs de profs ,( +le public dans la salle) qui dissertaient sur comment former des Instit, Bourdieu ," professionalité" , Code Soleil, éducation , progrès,n'ont même pas parlé (en gros )aux parents de la doctorante , âgée d'ailleurs et retraitée . Voilà ! S'ils avaient su que le Papa avait dirigé 160 personnes,dans un métier dur,ils auraient peut-être changé d'avis , pas sur ...Il était pas de leur monde ou caste ! Tâche en plus ,il était provincial et terrestre pour ces extraterrestres !Il avait apporté un très bon champagne, bons gâteaux,etc ...Ont-ils dit merci ,en partant, pas sur ... Bon ,il faut dire qu'ils n'avaient pas tous les défauts ,une sociologue planante est redescendue sur terre, pour râler et chercher une poubelle pour tri ,pour son gobelet,il y avait deux poubelles,pourtant ! C bien , on sauve la planète , on trie ! (admirez ,on trie !humains, aussi ???)on est écolo . Mais quand la planète sera sauvée (et C pas sur! ), les hommes ,on les considérera comment? Il y aura les seigneurs et les autres, des déchets ?? Tout ça, sous le règne informatique ! Excusez mon style, il est tard , mais l'effet est resté et mon coeur est toujours révolté, voilà , C pourquoi, cher Antoine Dole , je Vous adresse ce mot , j'aurais pu parler des vieux profs, ouvriers,infirmiers qu'on harcèle ,etc mais la nuit - la nuit , tiens, tiens ...n'y suffirait pas et cet espace aussi !je ne relis pas si G fait des fautes, pardon ! En relisant, je retomberais dans cette fange ...diplômée, quand même ! En Sciences de l'Education, ais pas en éducation !
J'ajoute que les Sciences de l'éducation, l'université ou les ESPE, surtout, ont changé de niveau ! Rapport PISA , tu avais donc raison ...remarquez, on peut toujours ESPE-rer ! Oui, elle est facile, mais je l'ai écrit, je suis choquée , KKKatastrophée , bon, j'en ris avec Vous , quand même , C vrai, il y a un livre à faire ! Pardon, Antoine, ça sera pas en littérature jeunesse, encore que ... Quant à Vous , restez la belle personne que Vous êtes, soyez QUI vous êtes ! Un rappel, dans la vie , les plus grands, tiens , Le Clézio, par exemple ou Modiano ,ou Jacqueline de Romilly, que G + connue , à la fin de sa vie sont les plus simples,les moins méprisants ou snob, ils Vous encourageraient ! Ne l 'oubliez pas, SVP !OK ?
le fond du fond du problème c'est que les droits des enfants, à part égale avec celle des adultes, n'est pas reconnu dans notre société. je crois, et heureusement que ce n'est pas votre talent qui est en cause.
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