Appel au Président de la République de Turquie

La rédaction - 11.11.2016

Tribune - président Erdogan Turquie - appel lettre ouverte - liberté expression Turquie


Voici un appel adressé au Président de la République de Turquie à sauvegarder la liberté d’expression et d’opinion, à garantir les droits de l’homme et à respecter ses obligations en vertu du droit international malgré l’état d’urgence. Portés par le Centre Suisse Romand de PEN International, nous reproduisons ici l’intégralité de cette lettre.

 

Recep Tayyip Erdogan

Global Panorama, CC BY SA 2.0

 

 

Monsieur le Président,

 

Nous vous écrivons de la part du Comité des Ecrivains en Prison du Centre Suisse Romand de PEN International, pour exprimer à nouveau toute notre vive inquiétude au sujet de très graves atteintes aux droits de l’homme, à la liberté d’expression et d’opinion en Turquie, suite à l’état d’urgence au lendemain de la tentative de coup d’Etat meurtrière. Nous ne souhaitons nullement garder en mémoire tout impact négatif pour l’image de la Turquie qui se veut être une démocratie moderne et progressiste, mais où les voix dissidentes, pluralistes et solidaires sont étouffées et où la littérature authentique et le journalisme indépendant sont traités comme un Crime :

 

Le 27 juillet 2016, un décret-loi du gouvernement turc a ordonné la fermeture et l’expropriation de 131 médias, dont 3 agences de presse, 16 chaînes de télévision, 23 stations de radio, 45 quotidiens, 15 magazines et 29 maisons d’édition. Les fermetures de médias incluent Cihan Haber Aöansý (agence de presse), Bugün TV, Can Erzincan TV, Kanaltürk, Samanyolu TV, Bugün, Taraf, les journaux Zaman, Today’s Zaman et Yarýna Bakýþ, ainsi que les magazines Sýzýntý, Aksiyon et Nokta.

 

Le 16 août 2016, le quotidien kurde Özgür Gündem a été fermé brutalement par un decret-loi, son siège investi par la police. Des dizaines de journalistes et reporters des agences de presse et Télévision y ont été interpellés, dont le rédacteur en chef du journal, Zana Kaya, ainsi que les journalistes Günay Aksoy, Kemal Bozkurt, Reyhan Hacýoðlu, Önder Elaldý, Ender Önder, Sinan Balýk, Fýrat Yeþilçýnar, Ýnan Kýzýlkaya, Özgür Paksoy, Zeki Erden, Elif Aydoðmuþ, Bilir Kaya, Ersin Çaksu, Mesut Kaynar,Sevdiye Gürbüz, Amine Demirkýran, Bayram Balcý, Burcu Özkaya, Yýlmaz Bozkurt, Gülfem Karataþ, Gökhan Çetin, Hüseyin Gündüz.

 

Dans la nuit du 16 au 17 août 2016, la romancière Asli Erdogan, l’une des voix majeures de la littérature turque contemporaine, chroniqueuse et membre du conseil d’administration d’Özgür Gündem, a été arrêtée à son domicile, tenue d’abord à un lieu secret, brièvement hospitalisée à la suite d’un malaise avant d’être détenue dans la prison stambouliote pour femmes, Barkirköy. L’auteure aurait été accusée de propagande en faveur d’une organisation terroriste, appartenance à une organisation terroriste et incitation au désordre.

 

Le monde du livre allemand réclame des sanctions contre la Turquie  

 

Durant le 17 août 2016, la police opérait une descente au domicile de Ragip Zarakolu, journaliste, écrivain et rédacteur en chef connu pour ses publications relatives aux droits des minorités en son pays. L’auteur, membre du Centre Turquie de PEN International, était absent mais ses ouvrages ont été confisqués. Les domiciles de l’avocat et défenseur des droits de l’homme Eren Keskin et du journaliste Filiz Koçali ont également fait l'objet de perquisitions.

 

L’opération policière se poursuit le 31 octobre 2016, avec l’arrestation du rédacteur en chef Murat Sabuncu et plusieurs journalistes du principal quotidien d’opinion Cumhuriyet. Elle survient deux jours après le limogeage de 10.000 fonctionnaires et la fermeture de 15 quotidiens, magazines et agences de presse, dont Azadiya Welat, le seul quotidien en langue kurde, basés pour la plupart dans le sud-est de la Turquie à majorité kurde. Un mandat d'arrêt vise également Kadri Gürsel, chroniqueur à Cumhuriyet et membre de l'organisation mondiale de défense de la presse IPI.

 

Depuis l’instauration de l'état d'urgence, quelque 185 médias ont été fermés tandis que 148 journalistes attendent leurs actes d’accusations derrière les barreaux. Au moins 114 d'entre eux ont été arrêtés et détenus depuis la tentative de coup d'Etat.

 

Au nom du Comité des Ecrivains en Prison du Centre Suisse Romand de PEN International, nous condamnons sans ambiguïté cette véritable violation des droits de l’homme et cette injustice flagrante qui ne cessent de sévir la Turquie. Etat de droit, la Turquie ne devrait pas se laisser réduire en Etat de silence, de suspicion et de peur.

 

"Nous adjurons le gouvernement turc de mettre fin à cette chasse aux sorcières"

 

Monsieur le Président, nous nous permettons d’attirer votre attention sur l’Article 19 du Pacte International relatif aux Droits Civils et Politiques des Nations Unies (PIDCP) et à l’Article 10 de la Convention européenne des Droits de l’Homme, dont la Turquie est signataire et tous deux garantissant le droit à la liberté d’expression.

 

Tout en reconnaissant le droit du gouvernement turc de traduire les responsables présumés des crimes commis pendant la tentative de coup d’Etat à la justice, nous appelons les autorités turques à :

 

• Renoncer à se servir de l’état d’urgence comme prétexte pour bâillonner et réprimer les opinions dissidentes, les défenseurs des droits de l’homme, les acteurs de la société civile, les professionnels des médias, les milieux universitaires, les magistrats des tribunaux et les professeurs de l’éducation;

 

• Libérer immédiatement et sans condition la romancière Asli Erdogan (en très mauvaise santé lors de son arrestation) et tous les écrivains, journalistes, reporters, éditeurs, traducteurs, artistes, dessinateurs et défenseurs des droits de l’homme actuellement en prison, en détention arbitraire, préventive ou en garde à vue, avant et après le 15 juillet 2016, et toute personne privée de liberté sans inculpation ni jugement, uniquement pour avoir exercé pacifiquement son droit à s’exprimer librement;

 

• Cesser de harceler des membres de la famille de journalistes qui ont fui à l'étranger ou se sont cachés, notamment à travers la confiscation de leurs passeports ou leur placement en détention provisoire à la place des accusés;

 

• Garantir le droit à un éventuel procès équitable et dans un délai raisonnable, devant un ou des juges impartiaux et l’accès à un avocat indépendant; remettre en liberté sans délai les personnes contre lesquelles il n’existe aucune preuve de participation à des actes criminels;

 

• Interdire toute forme de torture et de mauvais traitements, en ce inclus le maintien prolongé à l’isolement, et à enquêter, sans attendre et à titre impartial, sur tout rapport faisant état de faits de torture et de mauvais traitements, à traduire en justice les auteurs de tels faits et à accorder réparation aux victimes;

 

• Abroger les décrets-lois ordonnant la fermeture et l’expropriation d’une centaine de médias, y compris le quotidien kurde Özgür Gündem et le quotidien d’opinion Cumhuriyet;

 

• Abolir toute forme de censure, de surveillance de masse et de restriction de la liberté d’expression et d’opinion et à la liberté de pensée, de religion ou de croyance;

 

• S’assurer que le droit à liberté d’expression et d’opinion, et le droit de réunion pacifique et d’association soient pleinement protégés, et notamment le droit d’être informé par tous moyens, en ligne et hors ligne, conformément aux dispositions des Articles 19, 21 et 22 du PIDCP.

 

Monsieur le Président, sachant que vous avez un emploi du temps des plus chargés en cette situation critique en Turquie, nous vous remercions d'avance de votre attention particulière à notre Appel et de toute action appropriée que vous pouvez bientôt prendre, en réponse à notre demande.

 

Nous vous prions d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de nos sentiments très respectueux.

 

Nguyên Hoàng Bao Viêt Vice président du Centre Suisse Romand de PEN International

pour le Comité des Ecrivains en Prison

 

Plus d'information sur la censure d'Erdogan et le coup d'Etat en Turquie.