Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Avoir "la patience nécessaire à un archéologue"

Editions La Différence - 13.03.2014

Tribune - balbutiements de l'H - littérature - psychanalyse


Les Éditions de la Différence donnent aujourd'hui la parole à la psychanalyste et écrivain Agnès Verlet. Elle nous explique le long travail de recherche qu'elle a dû entreprendre pour écrire Le Bouclier d'Alexandre, récit touchant pour ne pas dire bouleversant, qui n'est « ni un roman, ni la biographie d'un autre, ni une autobiographie mais tout cela à la fois ».
Ce livre magnifique est en librairie depuis le 6 mars 2014.

 

Ce roman, Le Bouclier d'Alexandre, est l'histoire d'une famille, mais aussi une histoire de famille, d'une famille nombreuse, dont les membres sont liés par un secret. Il est l'aboutissement d'un long travail d'écriture et de recherches, qui a duré de nombreuses années, car chaque fois que j'écrivais, j'étais saisie par la censure et l'impossibilité de continuer ce livre qui, comme ceux que j'ai écrits précédemment, est l'histoire d'une quête ou une enquête, dont la conclusion, toujours la même, est que le personnage principal qui cherche à obtenir la révélation d'un secret, la solution d'une énigme, faute d'y parvenir, en meurt ou en devient fou.

 

Dans un autre roman, Les Violons brûlés, publié aux éditions de la Différence en 2006, la narratrice est une historienne qui tente de percer le mystère d'un quartier de Marseille en découvrant des papiers et des broderies dans une maison en ruine dont elle fait revivre la dernière habitante, disparue en 1942. Deux fils romanesques se croisent : celui du couple de la narratrice et de son mari qui restaure la maison, et celui de la vieille femme qui a sombré dans sa ruine, qui est aussi celle de l'histoire.

 

Pour arriver à construire ce dernier roman, Le Bouclier d'Alexandre, que Colette Lambrichs a accueilli à la Différence, il m'a fallu la patience nécessaire à un archéologue. La difficulté fut pour moi que j'avançais sans masque, en écrivant à la première personne, ou presque, une sorte d'autobiographie, ou plutôt un récit de vie, la vie d'une famille nombreuse dans une forteresse de silence. Le roman s'est finalement construit comme une mosaïque, au fil du temps, au fil de la recherche entreprise par la narratrice, au cours d'une quête identitaire, qu'elle mène, d'abord enfant, puis adulte, pour tenter de reconstruire un passé de sa famille qui plonge jusqu'à la guerre qu'elle n'a pas connue, au moment de la rafle du Veld'hiv.

 

Ce n'est donc pas sur son passé à elle qu'enquête la narratrice, mais sur celui d'un autre, un frère mystérieusement apparu avant sa naissance à elle : ce petit blond aux yeux bleus perdu dans une famille de bruns, qui fut intégré à l'ensemble des « frères-et-sœurs », sans que rien ne fût dit aux enfants nés après-guerre, est en fait enfant juif caché dans la famille, alors qu'il avait quatre ans et que ses parents avaient été déportés. Etrangement, cet acte de résistance, dont les parents d'une famille déjà nombreuse auraient pu se glorifier, fut caché aux enfants nés après la guerre, et ce non-dit devint pour la narratrice une source de trouble et de questions sans réponses. De ce silence, conforté par une éducation coupée du monde et de la parole, surgissent toutes les suppositions, toutes les fictions : un « roman familial ». 

 

Plongeant ses racines dans un moment dramatique de l'histoire familiale et dans un épisode particulièrement tragique de l'histoire française, l'écriture de ce roman prit à mes yeux un caractère de gravité. J'avais différé jusqu'alors d'écrire à la première personne, et surtout de toucher à la matière familiale (comme on dit la matière de Bretagne en littérature médiévale), interrompant le projet, le remettant à plus tard, le remplaçant pas d'autres textes, comme si je cherchais à éviter de rencontrer cette réalité tragique de l'histoire : l'arrestation et la déportation de familles entières, en plein Paris, en vue de leur mort, théorisée et programmée.

 

Ce roman touchait à une mémoire impossible, la mémoire d'une vie qui n'était pas la mienne, d'une vie avant la mienne, celle de mon frère et de sa famille disparue en fumée ; c'était un livre sur une mémoire empêchée, hantée de fantômes. La difficulté d'écriture fut telle que je passai une grande partie de mon existence à écrire sur la littérature, sur les livres des autres, des thèses, des livres, des articles, sur Chateaubriand en particulier, et sur ses Mémoires d'outre-tombe, sur les vanités, sur le rêve, m'intéressant à l'écriture et son effacement, à la tombe et à sa ruine, à la mémoire et l'oubli, à l'écriture de l'histoire, à la trace et à l'inscription. Je savais que j'écrivais alors des textes qui prenaient la place d'un autre, ce roman que je n'arrivais pas à écrire, et qui devint tardivement Le Bouclier d'Alexandre, ce roman que publia Colette Lambrichs.

 

Plus je travaillais sur la littérature et la psychanalyse, plus j'étais convaincue que l'histoire elle-même est une écriture, et que l'autobiographie est toujours fiction, que la vie même est un roman, s'il est vrai qu'elle participe de nos songes, au point de sembler un rêve. Et chaque fois que je reprenais le récit de cette histoire secrète dont je croyais pouvoir faire un roman, je constatais que je ne savais plus ce que c'était que ce livre, car ce livre ne ressemblait à rien. Je racontais une histoire qui remontait à l'année 1942, et j'écrivais ce roman où il était question d'un secret familial, et de l'histoire d'un autre qui n'était pas moi, mais dont la vie avait croisé la mienne, avait pesé sur ma vie au point de l'oppresser, ou de la déprimer : cette histoire sans récit, afin de l'extraire de l'oubli et de l'effacement, je ne pouvais que lui donner une forme fictive pour qu'elle prenne consistance, pour moi et pour les autres, jusqu'à devenir un récit partageable, où s'entendent en écho les balbutiements de l'Histoire. 

 

La rendre publique sous une forme romanesque, cette histoire qui ne m'appartient pas en propre, ce n'est pas seulement me délivrer d'une hantise qui a trouvé sa voix dans d'autres clôtures, ni me délester d'un poids et d'un passé qui a longtemps menacé de m'écraser, mais simplement faire pièce au silence et à l'effacement, rendre justice à des disparus, soulever une tombe sans craindre de rencontrer les morts pour qu'ils ne soient plus fantômes, mais aussi affronter les vivants qui en gardent l'entrée, abattre un mur de silence afin d'ouvrir l'espace, et sortir du secret en laissant s'envoler les mots de la tribu. Ce livre n'est donc ni un roman ni la biographie d'un autre, ni même une autobiographie mais tout cela à la fois, puisqu'il y est également question de moi, à moins que ce ne soit un autre, lui et moi, dans la fiction et dans la réalité, dans une sorte d'autofiction, finalement, bien que je n'aime pas ce terme et qu'il ne corresponde pas à ce que je voudrais écrire : un roman s'il est vrai que c'est une recherche formelle destinée à construire une histoire, ou un monde, ou les deux.

 

Agnès VERLET