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Barcelone et Cambrils : On n'écrit pas des larmes plein les yeux

Auteur invité - 21.09.2017

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Voilà un mois, survenaient en Catalogne deux attentats frappant Barcelone et Cambrils, les 17 et 18 août. Une vingtaine de morts, une centaine de blessés, et une terreur rampante qui s’insinue, une fois de plus. Un mois plus tard, ces deux attaques se sont estompées dans les esprits. Pas dans tous.

 

 

par Franck-Olivier Laferrère, fondateur de E-Fractions Editions
 


photo Franck-Olivier Laferrère

 

Je n’ai cessé de marmonner ça les jours qui ont suivi les attentats de Barcelone et de Cambrils. On n’écrit pas des larmes plein les yeux, non, sans doute pas, pas moi en tout cas, je n’y arrive pas. Et j’ai beau tenter de m’accrocher à la merveilleuse tribune publiée par Robert McLiam Wilson dans Libé à la suite des attentats meurtriers du 13 novembre 2015, rien n’y fait, je ne parviens pas à m’habituer... 

 

Peut-être moins encore dans ce cas précis parce qu’il s’agit de Barcelone, ma Barcelone, cette ville que je continue de chérir entre toutes, malgré tout. Malgré tout ce qu’on lui reproche et bien qu’elle soit vouée aux gémonies pour s’être vendue au tourisme de masse. Que tous ses aficionados d’hier lui crachent au visage un rictus de mépris pinçant leurs lèvres oublieuses et fanées, que mes amis d’autrefois, lorsqu’ils sont encore, la maudissent corps et âmes, fiers des slogans touristophobes qui maculent ses rues, jusqu’au milieu de la Fête de Grácia qui célébrait cette année son bicentenaire... 

 

On n’écrit pas des larmes plein les yeux continuais-je à me dire en lisant la tribune fragile et particulièrement belle pour ça, publiée par Victor del Arbol dans l’Express le lendemain... On, alors qu’en Espagnol il m’aurait fallu écrire No escribimos, Nous n’écrivons pas... Mais qui aurait été ce Nous ? Hum ? Qui était-ce Nous, début décembre 2015, à peine un mois après le massacre du Bataclan, lorsque 46 % des votants ont donné leur voix au Front National lors des élections régionales ? 

 

Et qui serait-ce Nous aujourd’hui lorsqu’à peine trois semaines après que les nouveaux fous de Dieu ont fauché plus d’une centaine de personnes de trente-cinq nationalités différentes, ils s’en trouvent pour s’inquiéter que cette tragédie ne masque un peu trop facilement leur combat de touristophobes convaincus ? Que pourrait-il être d’autre, ce Nous, qu’une énième arme d’exclusion massive, le drapeau un peu falot d’une identité aussi fragile et précaire qu’inutilement excluante mue par ce besoin légitime de se rassurer ? 

 

C’est pour ça que je lui préfère ce On, cet indéterminé que chacun peut, ou non, éventuellement, s’approprier... Un pronom sans identité fixe qui potentiellement les recouvrirait toutes... qui, n’étant pas ce nous, offre sans restriction ce dont nous avons tant besoin de retrouver : Le sens profond, de l’hospitalité...



photo Franck-Olivier Laferrère

 

Le 17 août je n’étais plus à Barcelone, nous étions rentrés la nuit précédente, le cœur gros des séparés qui bien que sachant cet arrachement provisoire craignent pourtant toujours, quelque part au fond d’eux, qu’il soit définitif. Sur la route du retour en France, longtemps bloqué à la frontière — dont ne subsistent que les restes funestes de cet autre monde, ce monde ancien où nous aimions si peu, où nous sacralisions si pieusement les nationalismes guerriers et entretenions scrupuleusement les susceptibilités territoriales exacerbées — je me remémorais ces quelques jours de grâce — oui, de grâce — que nous venions de partager.

 

C’étaient les rencontres fortuites, la générosité simple, les sourires de connivence avec ce grand garçon à peine plus vieux que mon fils qui arborait fièrement son tee-shirt Heidi Métal, la petite figure joufflue de l’héroïne enfantine maculée de kôhl noir dégoulinant sur sa robe rouge, les yeux plus incandescents qu’espiègles dans cette version rebelle qui surplombait les pintes de cerveza fraîches et les vases — je ne vois pas comment les décrire autrement — de mojito qu’il nous servait à la volée chaque début de soirée. 

 

Je pensais à Olivia, militante LGBT déchaînée qui s’est prise d’amitié pour mon vieux frère de lutte et de beuverie et moi après que je l’eu traîné au Switch Bar, ce plus petit club électro planqué au milieu de Gracía que j’ai découvert à son ouverture et auquel je reste infiniment fidèle ; à ce groupe de fous furieux naviguant dans mes âges sans n’avoir jamais rien cédé de ces nuits folles débutées il y a plusieurs décennies, dans la queue de comète de la Movida et l’espérance forcément déçue de ce nouveau Summer of Love dont l’illusion nous a bercés vingt-cinq ans plus tôt, qui me demanda de le photographier tandis que nous fumions quelques clopes, jetés à la rue devant le bar par quelque loi hygiéniste ayant fini par nous rattraper jusqu’ici... 
 

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Je songeais à eux tous, mes frères naturels, mais aussi à ces gosses sautant comme des nervis hystériques sur les immenses pistes de l’Opium sur la plage de Barceloneta – au milieu desquels nous nous étions perdu l’une de ces nuits dont nous refusions de voir la fin et avec lesquels nous n’avions à peu près rien de commun, sauf peut-être vaguement le clubbing, si le clubbing peut-être considéré au fil des décennies comme un commun.

Je songeais au nouveau visage de Barcelone, les barrios nettoyés pour la masse des touristes up the ground, ces beaufs, comme il nous rassure de les dénommer, ces hordes babéliennes bavardes et avinées qui profitent de cette paix éternelle que ne cesse de nous promettre et de nous offrir cette Europe bancale et imparfaite. Elle qui ne peut, ne doit, ni ne saurait n’appartenir qu’à nous qui ne sommes d’ailleurs même plus tout à fait nous-mêmes, mais seulement, sans doute, ces plus ou moins légères caricatures de ce que nous fûmes pourtant réellement — dans la mesure de ce qu’être réellement peut vouloir dire — hier, lorsque le mur venait tout juste de tomber, lorsque le monde nous laissait croire qu’il n’était plus qu’Un et que, sauf à nous battre comme des petits démons, nous finirions bientôt engloutis par la mélasse uniformisante de même qui entendait lisser le monde... 



photo Franck-Olivier Laferrère

 

Alors oui, vingt-cinq ans plus tard, Barcelone, comme Paris, Berlin, Madrid, Milan ou Londres, n’est plus ce qu’elle était, elle n’est plus Le temple ingérable de l’underground que nous chérissions, sa nuit n’est plus tout à fait la même, parce qu’elle ne peut plus l’être dans ce monde qui nous offre à tous autant que nous sommes le droit d’être pluriel et singulier à la fois, de circuler librement dans un vaste territoire de la taille d’un continent aussi sécurisé — et peut-être partiellement aseptisé — qu’un parc d’attractions géant qui fait de ses trésors architecturaux et de ses musées, le prétexte et la destination de tout quidam mondialisé. 
 

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Elle n’est plus tout à fait la même, peut-être même est-elle radicalement autre et peut-être faut-il voir d’un mauvais œil que la Movida renaissante à Madrid se nourrisse tout autant des indignés de La Puerta del Sol que du tourisme de masse peut-être vaut-il mieux souhaiter que la nuit parisienne ne s’infuse pas de sa Nuit Debout de la place de la République ou la nuit new-yorkaise d’Occupy Wall Street alors que règne sur l’Amérique un dangereux imbécile qui nous menace tous... 

 

Comme les fils de Daesh nous menacent tous, nous et nos gosses, nous et nos modes de vie divers et parfois même opposés... peut-être... mais moi, des larmes plein les yeux, je continue obstiné de croire le contraire, que ce monde de paix fragile, ce monde imparfait, pétri d’injustices et d’inégalités mérite pourtant que nous le défendions coûte que coûte, absolument unis face à l’adversité parce que si nous voulons.

 

Que ce monde nouveau qui tarde à advenir tandis que le vieux refuse de mourir tout à fait, éclose enfin, ça ne peut être qu’à la condition que nous ne cédions rien à tous ceux qui n’en veulent pas, que nous nous accrochions à ce slogan inscrit sur l’un des murs jouxtant l’escalier mécanique qui monte au Parc Güell : » La Solidaritat : « La Nostra millor arma. »