Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Books émissaires #1 : Baudelaire et ses fleurs du Mal, en quarantaine

Julien Helmlinger - 02.05.2013

Tribune - Charles Baudelaire - Fleurs du mal - Censure


Aux âmes indolentes les avenues balisées. En revanche cette nouvelle chronique hebdomadaire entend bien se faufiler par des sentiers plus sauvages et tortueux, le temps de passer à la tondeuse la laine fétide des plus fertiles Books Emissaires. Ces animaux littéraires qui ont la dangereuse habitude de brouter là où les ronces de la censure voudraient le leur interdire. Et puisqu'au moment où je tape ces lignes on doit s'offrir du muguet dans certaines chaumières de l'Hexagone, ce sont les Fleurs du mal de Charles Baudelaire qui donneront à la chronique son ton printanier. Au risque de se lancer avec une originalité quelque peu fanée.

  

« Et que par les écrits le mal ressuscité infectera les mœurs de la postérité. » Ces mots figurent parmi ceux, empruntés au poète Théodore Agrippa d'Aubigné et qui introduisent, si justement, la première édition des Fleurs du mal de Baudelaire. Une publication qui irrita tant la susceptibilité des inquisiteurs du verbe, qu'elle s'en trouva longtemps amputée de six poèmes. Et ce, bien malgré la fièvre révolutionnaire qui avait poussé les Parisiens aux barricades quelques temps plus tôt, en 1848, et allait contribuer à la promulgation de la loi sur liberté de la presse en France d'ici 1881. C'est donc en vers, et contre tous, que les écrits étouffés ont finalement su retrouver depuis le chemin de la postérité.

 

Du temps de la parution de son ouvrage vénéneux, dont la centaine d'exemplaires fut livrée avec la complicité de son ami l'éditeur Auguste Poulet-Malassis, et si mal assis d'ailleurs que de Paris il alla bientôt s'exiler à Bruxelles, Charles Baudelaire jouissait déjà quant à lui d'une certaine notoriété. Même si celle-ci ne s'accompagnait pas vraiment de revenus à la hauteur de son talent. Il avait publié quelques textes dans les colonnes des journaux et revues de l'époque, ou encore poussé la voix à l'occasion de quelques déclamations de ses propres vers en public.

 

 

 

 

Ainsi, bien que l'écrivain eût annoncé depuis plusieurs années la parution à venir d'un recueil de poèmes, ce ne fut qu'en juin 1857 que le papier passa véritablement à l'imprimerie. Et avec la mauvaise presse qui allait défrayer la chronique. L'édition du 5 juillet du Figaro n'y alla pas de main morte, notamment, et ce, par la plume cinglante de Gustave Bourdin qui accabla : « L'odieux y côtoie l'ignoble, le repoussant s'y allie à l'infect. […] Il y a des moments où l'on doute de l'état mental de M. Baudelaire, il y en a où l'on en doute plus. »

 

Parmi les thèmes abordés au fil de ce recueil, qui regroupe l'essentiel de la production du poète depuis les années 1840, se trouve en bonne place celui de la femme, tantôt idolâtrée comme une déesse aimante, parfois appréhendée à l'opposée comme une diablesse ensorceleuse. Les réalités les plus sordides de l'existence même y sont l'occasion d'autant d'élans de poésie que la beauté d'un absolu tout hypothétique. Son auteur y évoque avec ambiguïté des plaisirs comme les paradis artificiels, l'amour et le sexe, jusqu'aux douloureux contrecoups inhérents ainsi qu'à la mort, en passant par le spleen et l'ennui qu'il redoutait. Une quête de l'élévation spirituelle, à la mode romantique dans le fond et parnassienne dans la forme, qui se trouve sans cesse contrariée par les tentations et la débauche.

  

En ce temps-là, le ministère de l'Intérieur de Louis-Napoléon, sous la houlette de son féal ministre Persigny, entendait encore s'immiscer dans le journalisme et la culture. À peine un peu plus d'un mois après que la publication ne soit parvenue sur les étagères des libraires parisiens, le gouvernement du Second Empire, par l'intermédiaire du procureur général Ernest Pinard et de son réquisitoire au flot aussi ferme qu'acerbe, réclamant saisie en alléguant d'un « outrage aux bonnes mœurs », allait intenter son action en justice contre le poète et sa maison d'édition. Si Baudelaire ne manqua pas de faire son éloge au vin, ce Pinard-là fut sans doute celui qui lui passa le plus en travers du gosier.

 

 

 

 

Le verdict rendu par la Cour, le 20 août, autorisa finalement la publication, en condamnant néanmoins l'auteur à une amende de 300 francs, et exigeant que soient retirés des Fleurs du mal les six poèmes suivants : LesbosLes femmes damnéesLe LéthéA celle qui est trop gaieLes bijoux, et Les métamorphoses du vampire. Autant de textes sulfureux qui allaient devoir attendre jusqu'en 1866 pour se voir publiés dans Les épaves, et ce, hors de la juridiction française depuis Bruxelles. Ce qui n'empêcha pas le Tribunal correctionnel de Lille de condamner la nouvelle publication, le 6 mai de cette même année. Les vers trop fleuris ne seraient officiellement réhabilités qu'en 1949, mais au final, la première édition de l'ouvrage profita si bien de cette publicité à sensations que son tirage fut épuisé en l'espace d'un seul été.

 

Les Métamorphoses du vampire

 

La femme cependant, de sa bouche de fraise,
En se tordant ainsi qu'un serpent sur la braise, 
Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc, 
Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc: 
— «Moi, j'ai la lèvre humide, et je sais la science 
De perdre au fond d'un lit l'antique conscience. 
Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants, 
Et fais rire les vieux du rire des enfants. 
Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles, 
La lune, le soleil, le ciel et les étoiles! 
Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés, 
Lorsque j'étouffe un homme en mes bras redoutés, 
Ou lorsque j'abandonne aux morsures mon buste, 
Timide et libertine, et fragile et robuste, 
Que sur ces matelas qui se pâment d'émoi, 
Les anges impuissants se damneraient pour moi!» 

 

Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle, 
Et que languissamment je me tournai vers elle 
Pour lui rendre un baiser d'amour, je ne vis plus 
Qu'une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus! 
Je fermai les deux yeux, dans ma froide épouvante, 
Et quand je les rouvris à la clarté vivante, 
À mes côtés, au lieu du mannequin puissant 
Qui semblait avoir fait provision de sang, 
Tremblaient confusément des débris de squelette, 
Qui d'eux-mêmes rendaient le cri d'une girouette 
Ou d'une enseigne, au bout d'une tringle de fer, 
Que balance le vent pendant les nuits d'hiver.

 

Tout comme son éditeur, le poète criblé de dettes n'allait plus tarder à quitter la France pour la Belgique, en 1864. Exil au cours duquel il rencontra l'illustrateur Félicien Rops, artiste qui prêta son talent à l'illustration de certaines éditions de ces Fleurs au parfum de scandale. L'écrivain maudit, succomba finalement de la syphilis, le 31 août 1867, alors qu'il était de retour à Paris. Et la version définitive qu'il entendait encore donner à son chef d'œuvre ne vit jamais le jour.

 

Une première demande de réhabilitation juridique de l'œuvre fut introduite en 1929, par Louis Barthou. Mais la procédure de révision des condamnations d'œuvres littéraires pour outrage aux bonnes mœurs, à la demande de la Société des gens de lettres, ne fut instituée qu'en 1946. Le 31 mai 1949, la Chambre criminelle de la Cour de cassation réhabilita enfin les Fleurs du mal. Et voilà bouclée l'inévitable boucle annoncée par le biais des emprunts à Théodore Agrippa d'Aubigné.