Books émissaires #10 : La théologie d'Erasme brûlée comme hérétique

Julien Helmlinger - 03.07.2013

Tribune - Books émissaires - Erasme - Humanisme


On a coutume de décrire la période « Renaissance » comme celle qui a vu éclore en Europe une nouvelle liberté d'expression artistique, coïncidant notamment avec celle des balbutiements de l'imprimerie. Mais les siècles des réformateurs et autres grandes découvertes se caractérisèrent également par un rigoureux renforcement des organes de contrôle des publications. Une période prolifique en bulles d'excommunication comme d'interdictions d'Etats, et au cours de laquelle les écrivains eux-mêmes s'adonnaient à certaines formes d'autocensure afin de publier implicitement leurs pensées les plus révolutionnaires. Erasme, notre Book émissaire de la semaine, surnommé en son temps le Prince des humanistes, exprimait ainsi par l'humour et à renfort d'ironie son dédain pour les comportements moutonniers. Si bien que la censure, en chien de berger du troupeau de l'orthodoxie, allait lui montrer ses babines retroussées.

 

 

 

« Il n'est pas dans mon sujet d'examiner la vie des papes et des prêtres, j'aurais l'air de composer une satire au lieu de mon propre éloge, et l'on pourrait croire qu'en louant les mauvais princes j'ai l'intention de censurer les bons. », faisait dire Erasme à la folie personnifiée dont il a rédigé son célèbre Eloge. Un ouvrage dédié à son ami Thomas More et révélateur d'une subtile mise à profit du second voire carrément du troisième degré pour embrouiller ses détracteurs tandis qu'il s'adonnait à une mordante satire sociale.

 

L'auteur rebelle, prêtre, théologien et philosophe résolu à penser par lui-même, opta religieusement pour une devise personnelle parfois jugée présomptueuse : « Je ne fais de concessions à personne ». La profession de foi d'un penseur parfois mystificateur, qui se vit ironiquement offrir par la papauté un cardinalat, qu'il refusa. Si l'instinct de préservation d'Erasme a visiblement suffit à le sauver des dangers que le siècle réservait aux agitateurs, ses livres en revanche n'allaient pas échapper au bûcher.

 

 

 

 

Né à Rotterdam aux alentours de 1465 sous le nom de Desiderius Erasmus, le Hollandais, fils illégitime d'un prêtre, n'allait paradoxalement pas tarder à prononcer lui-même ses vœux après avoir été admis à la prêtrise. Ayant exercé un temps la charge de secrétaire de l'évêque de Cambrai, continué quelque peu ses études à Paris, s'être laissé inspirer par l'humanisme italien, il se laissa inexorablement entrainer par de nombreuses bourlingues aux quatre coins de l'Occident.

 

Une vie d'études, d'enseignement, d'écriture et de voyages qui lui permit de rencontrer de nombreuses figures de l'humanisme contemporain, parmi lesquelles celle en Angleterre de l'utopique More avec lequel il tissa de solides liens d'amitié, ou encore avec son imprimeur et éditeur Johann Froben basé à Bâle. Erasme fut coutumier des maisons prestigieuses de son temps, et notamment employé en qualité de conseiller à la cour bourguignonne du futur empereur Charles Quint.

 

Militant de la paix, esprit indépendant attaché à la poursuite des idéaux chrétiens évangéliques plutôt que ceux prêchés par les princes de l'Eglise romaine, son œuvre littéraire de polémiste allait faire de l'écrivain l'un des succès majeur du paysage éditorial du 16e siècle, suscitant toutefois quelque haut-le-cœur. Son audacieuse traduction de la Bible, concoctée en repartant du Nouveau Testament grec, et destinée à mettre en relief des divergences avec la version admise par l'Eglise, allait notamment être reprise par la réforme de Martin Luther. Un rapprochement bien indépendant de la volonté d'Erasme, qui, accusé de connivence par le Pape, allait prudemment se distancier de l'éclatement de l'Eglise ainsi que du réformateur germanique.

 

 

 

 

Penser librement tout en restant admis au sein même de la théologie catholique fut le véritable défi relevé par l'impudent Hollandais. Sa position de rénovateur évangélique, celle d'un modéré se refusant toute promotion des idées schismatiques, allait lui permettre de gagner les conciliations jusqu'à sa mort en juillet 1536. Mais dès le 19 janvier 1543, ses écrits se retrouvèrent détruits par le feu en même temps que ceux de Luther, dans la cité de Milan.

 

Ils se trouvèrent sanctionnés à nouveau à l'occasion du Concile de Trente, sommet de la Contre-Réforme convoqué le 22 mai 1542 par le pape Paul III et qui débuta en réalité plus de 2 ans plus tard. A l'issue des 18 années de débats que suscita l'événement, les traductions de la Bible dites nouvelles, celles parues après l'officielle Vulgate, furent jugées hérétiques. Une issue qui marqua bientôt pour l'Europe son entrée dans les guerres de religion.

 

Si les œuvres d'Erasme se trouvèrent mises à l'index de l'université de Paris dès 1544, en revanche elles ne furent totalement interdites, par le pape Paul IV, qu'en l'an 1559. L'index romain les classa d'abord parmi les bannis de première catégorie, ceux « qui se sont écartés délibérément de la foi catholique et dont on condamne tous les écrits ». Ultérieurement, du fait de demandes d'allègement de la peine frappant les ouvrages signés par l'humaniste, on les reclassa finalement comme de seconde catégorie, ceux « des auteurs dont certains livres sont interdits parce qu'ils conduisent à l'hérésie, à l'impiété ou à l'erreur ».

 

 

Portrait censuré par l'inquisition