Books émissaires #3 : Mystères et diableries au Parlement de Paris

Julien Helmlinger - 15.05.2013

Tribune - Books émissaires - Censure - Moyen-Âge


D'une certaine manière, notre dernière chronique hebdomadaire n'avait rien à envier à une tragédie grecque, et paissaient ses jeunes pousses avec un appétit dionysiaque. Mais en cette nouvelle semaine de l'an de grâce 2013, nous nous pencherons sur une affaire de censure qui s'est jouée sur les planches d'un tout autre registre, celui bien moyenâgeux des « Mystères ». D'un côté les Théâtres dramatiques à la mode antique, ou bien sadique, tendaient sans détour vers leur apogée cathartique. En revanche, celui impulsé par l'Église romaine dans l'Occident médiéval, avant que le Parlement de Paris ne lui attribue ses cornes diaboliques des Books Emissaires, puisait quant à lui son inspiration dans la veine religieuse.

  

Les Mystères sont apparus à la fin du Moyen Âge, probablement au 13e siècle, à l'origine sur les parvis des églises. Le genre consistait en des représentations théâtrales inspirées initialement par la Passion du Christ. Des pièces fort coûteuses, étalées parfois sur plusieurs journées festives, et qui évoquaient à la manière de feuilletons divisés en de nombreux tableaux : ces miracles et autres impétueux moulinets de glaive qui ont sculpté l'Histoire. Bien que ces aventures épiques se destinaient avant tout à la scène, une part d'entre elles a fait l'objet de publications manuscrites ou imprimées. Le tout bien souvent rédigé en vers, ce qui leur donnait des airs d'œuvres poétiques interminables.

 

Ces représentations évoquaient le plus souvent les vies des saints, vulgarisées à destination des populations illettrées, et à renfort d'effets spéciaux bien baroques. Du grand spectacle pour l'époque, en somme, avec ses scènes de crucifixion et autres martyrs, feux d'artifices, et gerbes de flammes comme de faux sang. Et déjà en ce temps-là, le public raffolait de ces moments où les diables sortaient de leurs boîtes et où les bouffons s'adonnaient à l'art de l'injure.

 

 

 Illustration du Mystère de Sainte Appoline

 

 

Seules de grandes fortunes pouvaient se permettre de financer pareilles distractions, et celles-ci trouvaient la plupart du temps pour mécènes de riches seigneurs locaux. Ainsi le très controversé maréchal de France et compagnon de Jeanne d'Arc, Gilles de Rais, aurait été un véritable amateur du genre. Un homme qui aimait à s'y mettre lui-même en scène, dans son propre rôle, et ce, au point d'y dépenser des fortunes tellement déraisonnables que sa propre famille lui aurait intenté procès. Ses parents l'empêchèrent finalement de mettre l'héritage familial en péril, à force de revendre ses lopins de terre les uns après les autres. Sans compter que la légende veut que la cheminée du donjon de Machecoul ne fût pas bien classée en termes d'économie de combustibles.

 

Mais ce mélange improbable de piété et d'impiété, de divin et de profane, cette dangereuse manie d'introduire du vulgaire au cœur même de la sacro-sainte vie christique, allait finalement conduire l'Église à sonner les cloches. Dans la capitale des Francs, le glas sonna pour les Mystères, en plein siècle des Réformes, quand le Parlement de Paris décida en 1548 d'en interdire toutes formes de représentations. Le registre se voyait subitement jugé comme indigne de l'homme cultivé, et banni avec le célèbre manifeste de Du Bellay.

 

Extrait d'un compte-rendu de Mystère joué à Seurre, en 1496

 

Aussitôt tout le monde se rendit vers les estrades et les acteurs à leur place, et alors ils furent mis en ordre par le dit Maistre Andrieu qui avait le registre, et ils se disposèrent au bruit des trompettes, des clairons, des buccins, des orgues, des harpes, des tambours, et d'autres instruments hauts et bas qui jouaient tout autour d'eux, jusqu'au dit lieu de représentation où ils se sont mis en cercle comme il est de coutume. Cela était un arrangement si magnifique et somptueux que cela dépassait l'esprit de l'homme pour décrire une chose aussi fine et splendide. Ceci fait, chacun se retira à l'endroit marqué pour lui et les deux messagers ouvrirent la représentation comme il est écrit ci-dessus dans ce registre.
Alors Lucifer commença à parler et pendant son discours le costume de l'homme qui jouait Satan et se préparait à entrer par la trappe depuis son souterrain pris feu autour de ses fesses de sorte qu'il fut gravement brulé. Mais il fut si vivement secouru, dépouillé de ses vêtements et rhabillé sans donner aucun signe de douleur qu'il joua son rôle, puis se retira à sa maison.

 

Le Parlement de Paris, en ce temps-là sous le règne de Charles VII, celui que l'Histoire a retenu comme le Victorieux et qui était lui-même un héros du registre théâtral, était une sorte de section judiciaire locale, issue de la Cour royale. Pratiquement au sommet des juridictions, ses prérogatives dépassaient possiblement le seul cadre de la justice, comme semble le démontrer ici son autorité en matière d'affaires morales et ecclésiastiques, et seul le Conseil du roi était en mesure de casser les arrêts qu'elle rendait.

 

 

Lit de justice de Charles VII, au Parlement de Paris

 

 

Edit fut prononcé et les Mystères interdits sur les planches d'Île-de-France, mais ces pièces purent néanmoins continuer d'être jouées dans les provinces françaises placées sous d'autres juridictions souveraines. On continua de représenter cette forme de théâtre religieux pendant longtemps encore dans certaines régions, et notamment jusqu'en 1805 à Giaglione, sur les terres ultramontaines de Savoie.

 

Jamais la justice française n'a eu l'occasion de revenir sur cette décision du Parlement de Paris, probablement en raison du fait que l'effet de mode avait eu le temps de disparaître. Lorsqu'avec l'imprimerie on réédita soudainement les chefs d'œuvre antiques, ceux-ci allaient s'attirer les préférences des élites culturelles. Ces miracles médiévaux, qualifiés entre-temps de diableries, ont terminé leur parcours méprisé comme de vulgaires farces…