Books émissaires #5 : Ovide et son Art d'aimer, jugés adultérins

Julien Helmlinger - 29.05.2013

Tribune - Books émissaires - Ovide - Art d'aimer


Depuis les hurlements trop stridents de la Beat Generation, le ton de nos chroniques de la censure retombe quelque Octave plus bas, vers ces temps antiques où la poésie florissait quelque part entre Rome et Athènes. Élevé en plein air, parmi le lierre et le laurier de l'aristocratie romaine, notre Book émissaire de la semaine faisait pourtant partie de ceux qui entraient dans l'arène littéraire par la grande porte. Avec tout le pedigree nécessaire pour s'attacher les faveurs de César, Ovide et son Art d'aimer, incontournables de l'érotisme, se sont mystérieusement vus bannis par l'empereur Auguste. Une moralité favorisant l'adultère en serait peut-être la cause, il est certaines cornes qui passent mal depuis la nuit des temps.

 

 

 

« Mes jeux ont offensé la censure chagrine ; ma muse est, à l'en croire, un peu trop libertine. Pourvu que Rome vante et mon nom et mes vers ; que m'importe le fiel de ces censeurs amers ? » allait finalement répondre Ovide à ses censeurs, dans un poème ultérieur intitulé Remède à l'amour. Mais bien que maîtrisant son art de la rhétorique, le citoyen n'avait pu empêcher l'exclusion de son œuvre. Rome témoigne à sa manière des origines de la censure organisée, tandis que les censeurs y avaient à charge de maintenir les moeurs depuis le 5e siècle avant notre ère.

 

Une année à peine avant la naissance du poète, les coups de poignard de Brutus et ses conjurés s'étaient abattus sur Jules César, au sein même de la Curia Pompeia dévolue au Sénat. Une fin de règne abrupte assortie d'un testament contesté, ayant ouvert la voie à la querelle des deux prétendants à la succession qu'étaient alors Marc Antoine et Octave. Et si le premier candidat était influencé par les mythes d'Orient, le victorieux se posa en défenseur de valeurs plus traditionalistes. Ovide, quant à lui, naquit à Sulmone en 43 av. J.-C., et se trouvait au seuil de son épopée littéraire quand Auguste prenait le pouvoir en la République et la transformait en Empire.

 

 

 

 

Né au sein d'une famille riche, héritier de l'ordre équestre et promis à une carrière dans la magistrature, Ovide fut très jeune attiré par les mystères sacrés et se laissa bientôt entraîner par ses Muses vers les arts poétiques. Des noms comme Horace et Tibulle, parmi autres sénateurs et consuls, comptèrent au nombre de ses fréquentations mondaines. L'homme de lettres se détourna néanmoins des valeurs prônées par le régime impérial, et très vite les thèmes immortels d'Eros et Aphrodite prirent une part centrale dans sa poésie.

 

Aux environs de l'an 1, paraissait l'Art d'aimer, intitulé Ars amatoria en version originale. Divisé en trois livres, le poème s'intéresse à la séduction de la gent féminine, à la transformation d'une séduction en amour durable, sans oublier les conseils dédiés aux femmes. Une œuvre aux airs de manuel didactique, initiant en quelque sorte ses lecteurs à la séduction comme à l'amour, composée en vers, et non dénuée d'une dimension satyrique. Car tout en gardant une apparente conformité avec les lois de la bienséance, l'ouvrage mettait en scène une société déphasée avec l'ancienne morale traditionnelle vers laquelle tendait le régime romain sous César Auguste.

 

Et voilà qu'en l'an 8 un édit promulgué par l'empereur frappa soudainement le poète, jusqu'ici plutôt bien en cour, d'une assignation à résidence dans la cité de Tomis, en Scythie, du côté de la Mer Noire. Ovide fut « relégué », c'est-à-dire que sans perdre sa citoyenneté romaine ni voir ses biens confisqués, Auguste l'obligea à passer les dernières années de son existence à bonne distance de Rome. Par ailleurs, ses œuvres ne furent plus admises dans les bibliothèques publiques de l'empire. Si la véritable cause de ce bannissement demeure un mystère, Ovide aurait admis lui-même : « Deux chefs d'accusation ont causé ma perte, mon poème et mon erreur. »

 

 

 

 

D'après certains spécialistes, ayant observé les divers chefs d'accusation qui pouvaient conduire en ce temps-là vers une sanction de relégation, Ovide, dont la sensibilité philosophique se rapprocha de la pensée néo-pythagoricienne, aurait éventuellement pu se rendre coupable de pratiques divinatoires illégales. Celles-ci furent justement interdites, dans le cadre privé, en l'an 9.

 

Mais en dépit de cette antique censure, l'Art d'aimer allait s'imposer plus tard comme une sorte de littérature féministe d'avant-garde. Une œuvre qui prône la liberté individuelle et qui met l'homme et la femme sur un pied d'égalité. Une œuvre qui figure désormais parmi les références planétaires de l'érotisme, au même titre que le Kâmasûtra.

 

Traduction française du livre en vers, par Saint-Ange, à cette adresse.