Books émissaires #6 : L'Encyclopédie, contaminée par l'esprit voltairien

Julien Helmlinger - 05.06.2013

Tribune - Books émissaires - Encyclopédie - Lumières


Après s'être penchée sur l'aversion que nourrissait la morale romaine à l'égard des cornes que risquaient de faire pousser les passions amoureuses d'Ovide, notre chronique hebdomadaire s'en retourne vers les pâturages littéraires français, sans quitter le registre didactique impulsé par des figures antiques comme Aristote ou Pline l'Ancien. Avec un Book émissaire chargé comme un mulet, et dont les critiques les plus dévots allaient dénoncer les trop gros sabots. Le 18e siècle, bien que celui des Lumières, n'a pas échappé à sa part d'obscurantisme, comme en témoignent la cabale et la censure qu'ont dû affronter l'Encyclopédie et ses illustres contributeurs.

 

 

 

« Le but de l'Encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la Terre [...] afin que les travaux des siècles passés n'aient pas été inutiles pour les siècles qui succéderont; que nos neveux, devenant plus instruits, deviennent en même temps plus vertueux et plus heureux », expliquait Diderot dans son article de 1755. Une vaste entreprise éditoriale, d'intérêt public, la première du genre en France, et qui consistait à compiler les savoirs techniques, tout en remettant en question les a priori de l'époque qui faisaient obstacle à la raison.

 

L'embryon de cet ambitieux projet rédactionnel est apparu en 1745, quand l'éditeur et libraire parisien André Le Breton fut contacté par Gottfried Sellius afin de traduire la Cyclopaedia de l'anglais Ephraim Chambers. Un encyclopédiste si atteint d'anglomanie qu'il avait refusé jusqu'à sa mort les lucratives offres françaises qu'on lui avait soumises.

 

Mais près d'une dizaine d'années après le trépas de ce dernier, en 1747, le philosophe Denis Diderot et son compère mathématicien Jean le Rond D'Alembert allaient finalement se trouver à la tête de l'entreprise majeure qui allait bientôt réunir non moins de 200 auteurs, d'un millier d'ouvriers pour concocter une compilation de dizaines de milliers d'articles répartis en 17 volumes et 11 autres de planches illustratrices, sans compter ceux annexes et autres suppléments.

 

 

 Voltaire, Diderot, D'Alembert

 

 

L'Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, allait s'imposer comme le symbole des Lumières au prix de bien des rapports de force entre gens de lettres, éditeurs, pouvoirs séculier et ecclésiastique. Diderot entendait en faire un « tableau général des efforts de l'esprit humain dans tous les genres et tous les siècles », d'où le choix du néologisme-titre, encyclopédie, désignant d'après une expression grecque les sciences destinées à être enseignées.

 

Après que Diderot ait présenté le projet dans son Prospectus de 1750, et rassemblé deux milliers de souscripteurs, un premier volume allait paraître l'année suivante. Parmi les gens de renom ayant signé l'ouvrage, on dénombre notamment Voltaire, Montesquieu, Holbach, Condillac, Damilaville, Jaucourt, Turgot, Dumarsay, et même des ecclésiastiques audacieux comme les abbés de Raynal et de Mably…

 

Une première parution, comprenant le Discours préliminaire de D'Alembert, ainsi que l'Arbre des connaissances du chancelier Bacon assorti des commentaires de Diderot. L'œuvre fut rapidement publiée à 4200 exemplaires en 1751, bénéficiant d'une certaine protection de la maîtresse de Louis XV, la marquise de Pompadour, tandis que la censure ne tarda pas à se manifester une première fois.

 

Le 7 février 1752, un édit du conseil royal interdit l'impression et la diffusion des deux premiers volumes de l'œuvre jugée trop subversive. Les jésuites la qualifiaient de matérialiste et athée, tandis que les thèses développées par le contributeur et abbé de Prades furent taxées de « contaminées par l'esprit voltairien ». Plus que le contenu technique de l'ouvrage, c'est avant tout celui philosophique et politique qui se trouvait condamné.

 

 

 

 

Avec le concours de Malesherbes, alors à la tête de l'équivalent du ministère de la Culture, la Librairie, la publication allait reprendre son cours au mois de novembre de l'année suivante. Et les aléas de la censure également, quand en 1757 le septième volume paraissait avec l'article « Genève », signé D'Alembert. Celui-ci suscita les vives protestations de pasteurs helvètes comme des dévots du Royaume de France, et fut accusé d'être cause de l'attentat manqué de Damiens ayant visé Louis XV.

 

En 1759, le cas sulfureux de L'Encyclopédie est réexaminé par le Parlement, en même temps que le scandaleux traité De l'esprit, par lequel s'était distingué Helvétius, par ailleurs mécène du dictionnaire collectif des Lumières. Jugées l'une comme l'autre subversives, les œuvres sont condamnées à être détruites par les flammes et mises à l'index par le pape. Fort heureusement, le prévenant Malesherbes avait pris soin de cacher chez lui les exemplaires saisis chez Diderot.

 

 

 

 

Bien que Diderot et les Librairies associés aient offert de rembourser les souscripteurs par des volumes de planches, les ennuis n'allaient pas s'arrêter en si bon chemin. Nouveaux scandale et procès, quand les graveurs de l'Encyclopédie furent accusés d'avoir pillé les archives de l'Académie des sciences au fil de leur travail d'illustration. Une affaire qui s'étalerait jusqu'en 1778 et le déboutement de l'Académie plaignante.

 

Pendant ce temps-là, Le Breton continuait de publier dans l'ombre, et censurait lui aussi certains articles, provoquant la colère de Diderot en 1764. L'année suivante paraissaient les dix derniers volumes clandestins de l'Encyclopédie, tandis que le dernier volume de planches fut tiré quant à lui en 1772. Au total, sur trente ans, auront été publiés malgré les interdictions successives, 28 volumes encyclopédiques.

 

Par la suite, l'œuvre originale allait devenir assez rapidement l'objet de nombre de rééditions, d'adaptations et autres versions contrefaites, parmi lesquelles la célèbre édition dite de Panckoucke qui allait être exportée outre-Manche au pays de Chambers. Et si bien qu'on aurait dénombré près de 24.000 exemplaires tirés des diverses moutures au moment de la Révolution française de 1789. Plus qu'une simple collection de livres, L'Encyclopédie avait transformé à jamais la pensée et les mœurs européennes.




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