Books émissaires #8 : Flaubert, et sa trop lascive Madame Bovary

Julien Helmlinger - 19.06.2013

Tribune - Books émissaires - Gustave Flaubert - Madame Bovary


Nous l'avions évoqué rapidement au moment de passer en revue la censure des poèmes de Baudelaire, mais vous reprendrez certainement un peu de Pinard. Ernest Pinard, millésime 1857, un grand cru de la censure du terroir littéraire français. Car en la matière, le procureur impérial de Napoléon III ne manquait visiblement pas de Books émissaires à vendanger cette année-là. Parmi-eux, des grains nobles, et si bien que, malgré ses véhéments réquisitoires, ce fut au bout du compte l'homme de loi qui allait se retrouver les deux pieds dans le même sabot. Avant de faire la course au poète maudit, le Second Empire avait déjà pris en grappe, que dis-je, en grippe, et jugé contre la pudeur les descriptions imaginatives de Madame Bovary, roman-feuilleton de Gustave Flaubert, et désormais grand classique donnant lieu au bovarysme.

 

« Croyez-vous donc que cette ignoble réalité, dont la reproduction vous dégoûte, ne me fasse tout autant qu'à vous sauter le coeur ? Si vous me connaissiez davantage, vous sauriez que j'ai la vie ordinaire en exécration. Je m'en suis toujours, personnellement, écarté autant que j'ai pu. - Mais esthétiquement j'ai voulu, cette fois, et rien que cette fois, la pratiquer à fond. Aussi ai-je pris la chose d'une manière héroïque, j'entends minutieuse, en acceptant tout, en disant tout, en peignant tout », écrivait Flaubert à Léon Laurent-Pichat, gérant de la Revue de Paris, titre où parut le feuilleton, au cours d'une lettre datée du 2 octobre 1856. Mais sous Napoléon III, comme bien d'autres régimes, il est des choses que la censure ne peut voir en peinture…

 

 

 

 

La rédaction de Madame Bovary, aurait nécessité 18 heures de travail quotidiennes, et ce, pendant 5 années durant à son auteur. Le roman fut publié à partir du 1er octobre 1856, sous la forme du feuilleton, dans les pages de la Revue de Paris. Pour faire simple, il s'agit du récit d'une jeune épouse idéaliste, Emma Rouault, qui s'ennuie dans son existence bornée de conventions sociales. Elle se réfugie dans un monde imaginaire puisé dans la littérature à l'eau de rose, mais de déboires en déceptions, elle finit par se suicider pour éviter la honte de l'adultère. Flaubert, avec son livre, s'inscrivit dans la lignée du roman réaliste et romantique. L'imaginaire le plus fastueux y côtoie l'ordinaire le plus morose, donnant lieu à une sorte de leçon, narrative, et signée par un moraliste au regard blasé sur la société.

 

Un feuilleton trop lascif et d'un réalisme trop vulgaire pour le bras armé de la censure du Second Empire. Dès la fin de l'année de parution, l'auteur, mais aussi Léon Laurent-Pichat ainsi que son imprimeur, devinrent les cibles d'un procès. Le chef d'accusation, grand classique du genre, pointait notamment : « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes moeurs ». Ce qui va conduire le trio à comparaître, le 29 janvier 1857, devant la 6e chambre correctionnelle.

 

 

 

 

Cette affaire aurait alors donné lieu, pour les deux parties opposées, à des plaidoiries de haute voltige. Le zélé Ernest Pinard se donna la peine d'accoucher d'un long réquisitoire au service des bien-pensants, et Flaubert allait être blâmé pour « le réalisme vulgaire et souvent choquant de la peinture des caractères ». Mais l'avocat de la défense, maître Jules Sénard trouva néanmoins les mots justes pour faire acquitter chacun de ses clients. Ces derniers bénéficiaient en outre de quelques soutiens parmi les artistes et les hommes politiques de leur temps.

 

Bien malgré cette mauvaise publicité, lors de sa parution en librairie sous forme de livre le 15 avril 1857, le roman rencontra un franc succès commercial. Si son auteur aurait ensuite pendant longtemps encore ressassé ce triste épisode judiciaire, il devenait néanmoins le premier bénéficiaire de ce raffut médiatique créé autour de Madame Bovary.

 

Quant au procureur Ernest Pinard, il allait connaître quelques heures de gloire en politique, devenant ministre avant de tomber en disgrâce à l'aube d'une nouvelle République en France. Mais il allait également passer à la postérité dans le Pilori caricatural d'Hippolyte Mailly, dépeint sous les traits tantôt d'un crapaud, ou encore avec la légende :

 

PINARD
Ex-ministre
Député cafard souffreteux livide
Éloquence de vinaigrier
Saint Ignace priez pour lui