Books émissaires #9 : Tolstoï et ses manuscrits voués aux Limbes

Julien Helmlinger - 26.06.2013

Tribune - Books émissaires - Tolstoï - Manuscrits


Si la censure entend couper les ponts entre les esprits trop libres, elle semble en revanche faire le trait d'union entre les autorités. Tandis qu'en France les Flaubert et Baudelaire se voyaient contraints de plaider la défense de leurs œuvres face aux réquisitoires du procureur de Napoléon III, bien plus à l'est, c'est dans le vaste empire antagoniste de Russie que notre censuré hebdomadaire chevrotait ses premières oeuvres littéraires. Ce Book émissaire auquel on allait longtemps chercher des poux, Tolstoï, bien malgré son ascendance de mâle dominant, allait finalement aspirer à la fin de sa vie au seul développement de sa spiritualité. Parcours à rebondissements que celui d'un vétéran cosaque, aventureux ayant eu du mal à imaginer que son destin était celui d'un homme de lettres, et passé à la postérité comme prêcheur non-violent. Penseur en rupture avec sa patrie ainsi qu'avec l'Église orthodoxe, en philosophe, il est certainement celui de nos sujets qui porta la barbichette la plus longue.

  

 

« […] Je suis si ambitieux que s'il me fallait choisir entre la gloire et la vertu, je choisirais, je le crains, la première. Je manque certainement de modestie. C'est la raison pour laquelle j'ai l'air timide, extérieurement, alors qu'intérieurement, je suis orgueilleux. Je suis le malade numéro un de l'asile pour fous qu'est ma maison d'Iasnaï Poliana. Tempérament sanguin. Catégorie des aliénés tranquilles. Ma folie consiste à croire que je peux changer par des paroles la vie d'autrui. Symptômes généraux : je suis mécontent du régime actuel ; je blâme le monde entier, moi exclu ; je suis changeant et irritable, sans égard pour qui veut bien m'écouter […] », confiait le jeune écrivain russe dans son Journal, à la date du 7 juillet 1854. Et visiblement, cette folie de croire que son œuvre puisse avoir de l'incidence sur les consciences, la despotique administration tsariste tout comme l'Église la partageaient et allaient plus d'une fois frapper ses écrits de censure.

 

Né en 1828 dans le domaine campagnard de Iasnaïa Poliana, en Russie, celui qui allait hériter du titre de comte Léon Tolstoï, baptisé Lev Nikolaïevitch Tolstoï en version originale, s'est très vite fait surnommer le pleurnicheur, en raison de sa sensibilité jugée maladive. Mais suite à une série de décès familiaux, dont celui de ses parents, l'orphelin quitta finalement la demeure natale, et après quelques ballottements, échoua chez une tante, à Kazan, sur les bords de la Volga. Là, il allait devenir un jeune dandy fier de son rang, un étudiant qui se désintéressait de ses études auxquelles il préférait ses riches lectures personnelles. Assoiffé de gloire, il suivit finalement les traces de son frère aîné dans une carrière militaire, notamment sur le front du Causase où il combattit les rebelles montagnards, et celui de Crimée face à une coalition hostile à l'expansionnisme du tsar. Un terreau d'inspiration fertile pour le futur auteur de Guerre et paix.

 

 

 

 

C'est au cours de son engagement militaire, pendant les années 1850, que la vocation littéraire de Léon Tolstoï porta ses premiers fruits. Le regard sentimentaliste tourné vers sa propre enfance, l'écrivain composa en premier lieu des œuvres autobiographiques : Enfance, Adolescence, et puis enfin Jeunesse. Premiers titres suivis de trois autres, émouvant jusqu'à l'impératrice selon la légende, et inspirés par la chute de Sébastopol, le début de la fin pour les Russes alors engagés dans la guerre de Crimée.

 

Ayant fréquenté un temps les milieux littéraires de Saint-Pétersbourg avant de s'en détourner, parcouru l'Europe, il allait finalement privilégier ensuite la vie de famille avec son épouse Sophie et ses enfants, et puis surtout une solitude qui lui était chère et le détournerait de ses proches à la fin de son existence. On lui attribue de nombreux inspirateurs littéraires, parmi lesquels Rousseau, Schopenhauer, ou encore Henry David Thoreau… lectures qui contribuèrent à faire de lui un humaniste résolu, et adversaire farouche des régimes autocrates.

 

 

 Illustration de la Guerre de Crimée

 

 

Parmi ses œuvres majeures, les amateurs de lectures dénombrent notamment les mondialement célèbres Anna Karénine ou encore Guerre et paix, mais les censeurs eux, ont commencé à l'avoir sérieusement mauvaise après sa conversion au christianisme et la parution avortée en 1882 de Ma confession, un ouvrage existentialiste et mélancolique, que l'Église orthodoxe allait condamner. Si bien que le livre ne parut à Genève que deux ans plus tard et au début du siècle suivant, peu avant la mort de son auteur, en Russie. Et quand l'impudent écrivain osa recauser religion dans Résurrection, l'autorité ecclésiastique sanctionna la récidive en 1901 par une bulle d'excommunication…

 

Même leur auteur trépassé et six pieds sous terre, les œuvres de Léon Tolstoï continuèrent d'effrayer les autorités tsaristes. On lui reprochait en outre sa critique de l'autocratie du régime et sa dénonciation du rôle de l'Église orthodoxe tout au long de ses productions. Si bien que trois ans après son décès, le 21 novembre 1913, la censure du tsar ordonna la destruction de ses manuscrits depuis Saint-Pétersbourg. Ce qui n'allait pas empêcher sa révolution, spirituelle et non-violente, d'inspirer par la suite de grands penseurs parmi lesquels le Mahatma, Gandhi.