"Boycotter Amazon, parce qu'un autre monde du livre est possible"

Alexandre Girardot - 26.12.2013

Tribune - Boycotter Amazon - marché du livre - livre numérique


« Travailler dur, s'amuser, écrire l'histoire. »

(Devise d'Amazon).

 

 

L'essor d'Internet depuis une vingtaine d'années change profondément les habitudes de diffusion et d'accès à l'information et à la culture, ainsi que les habitudes commerciales. Durant la même période, on a assisté à la lente émergence de géants comme Amazon ou Apple. Positionnés d'emblée à l'échelle mondiale, développant des méthodes commerciales et marketing qui, jusque-là, étaient inconnues, les deux géants ont longtemps été perçus comme des entreprises innovantes. Et c'est bien le cas d'une certaine façon.

 

Amazon, en particulier, a su tirer avantage d'un modèle marketing que seul un catalogue riche, diversifié et international a rendu possible. Il s'agit de l'effet de longue traîne. Mais cela n'est qu'une partie des éléments qui font son succès. Les frais de port gratuits, la remise automatique sur les livres, qui n'excède pas 5 % en France pour être en conformité avec la Loi Lang sur le prix unique du livre, mais qui est beaucoup plus agressive dans les pays où le prix du livre n'est pas encadré, des temps de livraisons les plus courts possible grâce à une optimisation de la gestion de ses entrepôts, les diverses possibilités offertes aux clients d'Amazon en fonction du type de compte qu'ils ont choisi, (être livrés encore plus vite, bénéficier d'offres tarifaires encore plus attrayantes, entre autres choses), le paiement en un clic, un système de recommandation d'achat développé afin de cibler au mieux ce qui pourrait intéresser le client lors de ses visites, des newsletters proposant régulièrement des offres ciblées, tous ces éléments, conjugués à l'effet de longue traîne, font d'Amazon un système de vente de livres en ligne à la fois attrayant, facile d'utilisation et d'une efficacité commerciale redoutable.

 

Mais, car il y a un mais, tout ceci a un prix.

 

 


 

 

Pour commencer, la firme pratique une optimisation fiscale des plus efficaces. Amazon a son siège social à Seattle, aux USA. La firme y paie les impôts et autres taxes (TVA comprise) sur son chiffre d'affaires réalisé sur le territoire américain. Mais il en va tout autrement pour son chiffre d'affaires dans tous les autres pays du monde, bien plus important que celui réalisé aux USA. En effet, la firme dispose d'une filiale domiciliée au Luxembourg, et c'est vers elle que sont consolidés les comptes de toutes ses filiales à l'étranger, échappant ainsi à l'impôt sur les sociétés partout ailleurs dans le monde. Cela a d'ailleurs récemment poussé certains parlementaires britanniques à lancer une campagne de boycott de la firme pour Noël, en association avec l'ONG Ethical Consumers. Nous avons cru bon de leur emboîter le pas.

 

"Notre façon de consommer a des répercussions sur la vie d'autres gens partout dans le monde, et y compris en France"

 

 

Pour rendre possible son service de livraison, la firme a développé un système d'organisation du travail d'un autre âge. Cela a poussé Emily Kenway, chef de projet de l'ONG ShareAction, à proposer une pétition à l'attention de Jeff Bezos lui demandant d'augmenter le salaire des employés de la firme. Il est important de noter que les employés d'Amazon en Allemagne ont entamé un mouvement de grève le 19 septembre 2013, lequel se poursuit à ce jour (21 décembre 2013) car les grévistes n'ont toujours pas vu leurs revendications satisfaites.

 

Long Shu Publishing ne pèse rien sur le marché du livre. Nous sommes un tout petit éditeur qui n'a que deux ans d'existence et très peu de moyens à sa disposition pour réaliser son travail. Nous sommes un pure player, au sens où nous ne vendons que sur Internet tous les livres que nous éditons. Nous avons développé un modèle économique particulier permettant que les auteurs qui viennent travailler avec nous soient rémunérés le plus justement possible. Nous avons une vision de l'édition qui se démarque clairement du modèle industriel que veut nous imposer la chaîne du livre. Et dans cette chaîne, on trouve aussi Amazon. 

 

Amazon n'est pas un libraire. Pourtant, la firme demande entre 30 % et 50 % de remise aux éditeurs qui veulent utiliser ses services. Malgré cela, Amazon tend, en France, à prendre progressivement la place des librairies. Il existe ici un réseau très riche de librairies indépendantes, et Amazon les menace directement. L'aide aux librairies accordées cette année par le Ministère de la Culture ne va pas y changer grand-chose, de même que la fameuse loi « Amazon » qui, finalement, rendra de grands services à la firme. 

 

 

 

 

Amazon veut nous faire croire qu'elle vend des livres numériques, alors qu'elle vend un droit de lecture de titres présentés dans un service de lecture exclusif, autrement dit un écosystème fermé. En effet, un livre doit pouvoir être lu par n'importe qui, en n'importe quelle circonstance, il doit pouvoir être offert ou prêté, et ce, en toute simplicité. Ce qu'Amazon vend n'est pas un livre numérique, car il faut utiliser le logiciel Kindle, développé par la firme, pour lire ses « livres ». Sans ce logiciel, que ce soit sur un ordinateur, une tablette, ou l'appareil Kindle, impossible de lire son achat, sauf à entrer dans une opération de conversion de fichier dans un autre format, démarche qui n'est pas à la portée de la majorité des acheteurs. En outre, Amazon contrôle la bibliothèque de ses clients. Ainsi, en 2009, Amazon a retiré 1984 de Georges Orwell de son catalogue, à la suite de quoi l'ouvrage a disparu de la bibliothèque Kindle des clients qui l'avaient acheté. Rien ne dit que cela ne se reproduira pas. Les clients d'Amazon Kindle sont des clients captifs, dans leur grande majorité.

 

"les lecteurs [...] ont tout intérêt à ne plus acheter leurs livres chez Amazon s'ils ne veulent pas voir les éditeurs indépendants disparaître [...] après que les libraires indépendants auront disparu"

 

 

Amazon, tout autant que son patron, Jeff Bezos, a également des objectifs politiques affichés plus ou moins publiquement. Le rachat récent du Washington Post par M. Bezos est là pour en témoigner. À ce sujet, il est intéressant de constater à quel point le lobbying d'Amazon auprès des instances dirigeantes aux USA est intense concernant la loi Anti-Trust. Il y a de fortes chances que cette loi finisse par poser problème à Jeff Bezos et aux autres actionnaires de la firme, considérant la volonté d'hégémonie de celle-ci.

 

Notre appel à boycotter Amazon pour les fêtes de fin d'année se veut pédagogique, tout autant qu'un appel à prendre conscience : notre façon de consommer a des répercussions sur la vie d'autres gens partout dans le monde, et y compris en France. Nous pensons que les lecteurs qui, par définition, aiment la lecture, ont tout intérêt à ne plus acheter leurs livres chez Amazon s'ils ne veulent pas voir les éditeurs indépendants disparaître les uns après les autres après que les libraires indépendants auront disparu, comme c'est pratiquement le cas aux USA.

 

Nous pensons qu'un autre monde du livre est possible, que le livre est un des piliers de notre démocratie au même titre que la presse écrite et la presse en ligne, et qu'il est de la responsabilité de chacun de faire en sorte qu'il le reste.