Ces compromis qui payent les factures, ou embrasser la carrière d'écrivain

Neil Jomunsi - 27.09.2016

Tribune - artiste création métier - écrivain vivre facture - renoncement artistique compromis


L’amour n’existe pas, disait cet écrivain loin, pourtant, d’être un handicapé sentimental, il n’y a que des preuves d’amour. Dans la création artistique, ou littéraire plus spécifiquement, on se demande volontiers si ce n’est pas le même raisonnement...

 

 

Habitué de nos colonnes au point d’avoir désormais son badge personnel pour la machine à café, Neil Jomunsi propose cette semaine une réflexion sur les ressorts de la création. Et les compromis qu’elle implique, quand on souhaite vivre de ses activités artistiques. L’art pour l’art, ou l’art contre un cochon, tout un dilemme...  

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museum kring

Shanon Kringen, CC BY 2.0

 

 

Artiste, ce n’est pas un métier (c’est autre chose)

 

C’est marrant comme vivre fait changer d’avis sur un nombre incalculable de trucs. Un exemple : il y a trois ans, j’écrivais un article expliquant en quoi je considérais qu’écrivain était un métier à part entière. Aujourd’hui, j’écris un nouveau billet où je vais expliquer radicalement le contraire. Bref, le mec fait un virage à 180 degrés et l’écrit noir sur blanc, maso qu’il est.

 

Mais je ne m’arrête pas là. J’ai pire.

 

Je crois même qu’aucun art ne devrait être envisagé comme une carrière professionnelle aujourd’hui. Personne ne devrait dépendre de la création pure pour subvenir à ses besoins élémentaires — du genre payer les factures, donner à manger à ses enfants, etc. Et moi le premier.

 

Ça ne veut pas dire que certain·e·s ne vivent pas de leur art — spoiler : ça existe, il y en a. Juste que ce n’est pas souhaitable si l’on veut un paysage créatif qui reflète vraiment ce que sont les gens, au fond d’eux-mêmes, en transparence et en vérité. Parce que sinon, tout ce qu’on obtient, c’est le reflet de ce que souhaite l’industrie. Pour vendre. Notez la nuance : pas pour rémunérer les artistes, pour vendre.

 

Pourtant c’est un sort enviable, non ? On a tous (ou presque) envie de gagner notre croûte à peindre des tableaux ou à écrire des romans. Avec internet, le phénomène s’est massifié : explosions du nombre de webcomics, de créations musicales, de photographies, de textes publiés sur Wattpad, nous sommes tous — et je le pense sincèrement — des créateurs. Attention, ça ne veut pas dire que tout le monde a quelque chose à dire, ou bien qu’on a trouvé une manière intéressante de dire quelque chose de banal. Non. Ça veut juste dire qu’on a tous ou presque les outils à portée de main, le bagage intellectuel et l’expérience, et qu’on sait à peu près tous s’en servir pour rendre à un temps T une création C accessible en ligne. Et c’est déjà pas mal.

 

Mais dans ces conditions, et parce que l’humeur est maussade et la période propice aux crises à répétition, nous sommes tentés de vouloir transformer cet acte de création en métier. On considère que c’est possible. Et on n’a pas tort de le penser. Parce que des gens vivent de leur art. Oui, ça existe. Il n’y en a pas beaucoup, mais il y en a. Je dirais même que ces personnes sont nécessaires au bon fonctionnement de l’industrie.

 

Nécessaires ? Ben oui, parce qu’on voit bien que « certains y arrivent ». C’est le morceau de sucre qui attire la guêpe. Parce qu’on se dit : « C’est possible, tu vois ? » Sauf que c’est un piège, et nous tombons dedans la tête la première. On m’accusera de caricaturer, de déconsidérer celles et ceux qui, tout en restant honnêtes et intègres, parviennent malgré tout à vivre de leur création. Ils et elles existent, et loin de moi l’idée de le nier puisque j’en connais. D’abord, je voudrais dire que ces artistes sont chanceux. Je crois qu’ils en sont conscients, et chacun sait à quel point, si l’on écarte la seule donnée « travail », la chance est une arme dans cette vie que l’on se choisit. C’est une exception. Et c’est cool d’être une exception. Je suis content pour ces personnes.

 

Mais globalement, à part deux ou trois supersellers qui peuvent publier leur liste de courses et gagner quand même le pactole avec, les artistes marchent sur des œufs. Leur train de vie, même misérable. Neil Jomunsi

 

 

Mais l’industrie ne fonctionne pas grâce à elles : l’industrie fonctionne en dépit d’elles. C’est structurel : l’industrie culturelle ne peut prospérer que si elle traite la masse des créateurs comme une matière première qu’il faut obtenir au meilleur prix pour qu’elle soit rentable.

 

L’industrie ne veut pas que tous les artistes puissent gagner leur vie. Cela va à l’encontre de son business model. Celles et ceux qui gagnent péniblement leur vie avec ne doivent pas cesser de le faire, mais doivent comprendre qu’ils sont une exception qui confirme la règle, comme les gagnants du loto.

 

Et puis au fond, ils et elles le savent : créer pour de l’argent, ça revient à souvent choisir entre la vérité et la sécurité. On peut arguer le contraire, mais au fond on sait que c’est vrai. Et je ne jette pas la pierre : chacun choisit la manière dont on veut remplir son frigo et nourrir ses enfants. Mais globalement, à part deux ou trois supersellers qui peuvent publier leur liste de courses et gagner quand même le pactole avec, les artistes marchent sur des œufs. Leur train de vie, même misérable — car faut-il le rappeler, les artistes sont pauvres en grande majorité —, dépend de la manière dont l’industrie et le public vont recevoir leur création.

 

Alors il y a toujours la tentation d’aller dans le sens du vent, de la mode, ou alors de ne pas choquer, de ne pas faire de vagues. Parce que, et c’est normal, on n’a pas envie de perdre la maison dont on peine déjà à payer les traites. C’est normal. Nous sommes des êtres humains.

 

Alors je nuance : on peut gagner sa vie, mais en travaillant comme un dingue et en s’en fichant un peu de ce qui en sortira. En créant tout le temps, en allant dans le sens de la mode… Mais est-ce qu’on fait de l’art ? Je ne sais pas. On fabrique du divertissement, et c’est assez différent. On « procure des émotions », parce que les émotions nous ont désertés, parce que nous avons besoin de ces fausses émotions fictionnelles pour nous sentir vivants désormais.

 

Cette forme de masochisme, ce diktat mental, nous force à nous déconsidérer, nous et notre travail. Tant que nous ne « gagnons pas notre vie avec », nous ne créons pas vraiment. Et c’est insensé bien sûr. Neil Jomunsi

 

 

Il faut donc juste savoir ce qu’on veut faire et ne pas se leurrer sur le système auquel on participe. Un système qui en gros consiste à nous remplir le cerveau de merde, à nous « divertir », et donc à détourner notre attention. Ce que je décris, c’est une anesthésie. Ça n’englobe pas toute la création industrielle, bien sûr : il y a des choses formidables parmi celle-ci. Par contre, je pense que ça englobe à peut près 99,9 % de ce qui est publié/diffusé.

 

Artiste à l'oeuvre 1

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Ben oui, je crois (pardon). Parce que c’est nous qui décidons que c’est « alimentaire ». Parce qu’on considère que ce n’est pas nous… alors qu’on devrait s’y ancrer. Et je trouve qu’on devrait y trouver du plaisir en même temps que sa place dans le monde. Il n’y a aucune honte à travailler avec ses mains, avec sa tête, avec ses pieds, au contraire : c’est une forme d’équilibre. Et il y a plein de manières de gagner sa vie, et même des marrantes : vendre des posters de ses dessins sur le marché ou sur internet, c’est aussi un boulot alimentaire.

 

Sans compter que la professionnalisation de la création a débouché sur une tyrannie dont nous sommes nombreux à endurer les conséquences : seuls ceux qui gagnent leur vie avec (et si possible confortablement) sont considérés comme de vrais artistes. Pire, les artistes eux-mêmes, ceux et celles qui ne gagnent pas leur vie avec, se dévaluent. Ils et elles ne considéreront pas avoir « réussi » dans leur art tant que cet objectif n’aura pas été atteint. C’est un sacré non-sens quand on regarde l’histoire de l’Art d’un peu plus près. Cette aliénation s’impose désormais à tous les jeunes artistes. Cette forme de masochisme, ce diktat mental, nous force à nous déconsidérer, nous et notre travail. Tant que nous ne « gagnons pas notre vie avec », nous ne créons pas vraiment. Et c’est insensé bien sûr.

 

Donc, soyons honnêtes avec le miroir tendu : tout dépend de ce qu’on veut faire. Soit on fait de l’art (le genre avec un grand A super pompeux, vous voyez le truc), soit on essaye de gagner sa vie avec ce que ça implique de stabilité. Mais à moins d’être déjà très riche — une autre injustice —, on peut difficilement faire les deux. Peu de personnes ont cette liberté, même parmi les stars. Même si on a un producteur ou un éditeur particulièrement compréhensif, il y a toujours cette finalité de fabriquer un produit, quelque chose de vendable. C’est, encore une fois, la manière dont s’est bâtie cette industrie.

 

Les règles sont faussées dès le départ. Une création artistique professionnelle ne peut exister que dans un monde où le divertissement est devenu une valeur industrielle. Libre à chacun d’essayer de participer aux Hunger Games de cette économie. Mais juste qu’on ne se méprenne pas sur ses mirages.

 

En bref, je n’ai plus envie d’essayer de « gagner ma vie » avec ça. Qu’on me tipe, qu’on m’encourage financièrement, c’est vraiment cool. Mais je ne veux pas en dépendre. Parce que j’aurais peur de me retrouver coincé dans un schéma artistique dont je ne pourrais plus sortir par peur de ne pas pouvoir payer mes factures. Et je tiens trop à ma liberté de parole et de création pour cela.

 

 

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