"Cette Amérique latine si profondément porteuse d'humanité"

Editions La Différence - 20.02.2014

Tribune - Europe - Amérique latine - écrivains


Philippe Ollé-Laprune a dirigé avec Xavier d'Artuys la collection « Les Voies du Sud »aux Éditions de la Différence de 1991 à 1993. Parti au Mexique en 1994, il a approfondi sa connaissance des écrivains sud-américains et, plus particulièrement, de ceux de son nouveau pays de résidence. L'essai qui paraît le 27 février 2014, Europe-Amérique latine, les écrivains vagabonds,expose la richesse des échanges et des influences qui n'ont cessé de féconder les œuvres des écrivains des deux côtés de l'Atlantique. 

 

 

L'existence du livre Europe-Amérique latine, les écrivains vagabonds est liée à mon propre parcours ; il est intimement mêlé à ma vie et aux questionnements qui ont surgi au cours des ans. Dans le but de comprendre pourquoi j'étais parti et ce que je pouvais apporter à cette terre étrangère et en recevoir, je me suis naturellement tourné vers des écrivains qui se sont trouvés, eux aussi, partagés entre ces deux continents, qui avaient traversé l'Atlantique, poussés par un désir d'ailleurs et la certitude que le monde proposé au loin serait plus satisfaisant. Mon trajet ressemblait au leur.

 

En effet, depuis longtemps, j'évolue entre la France et cette Amérique latine si profondément porteuse d'humanité, de talents et d'horreurs. Après avoir vécu au Honduras, je réside depuis près de vingt ans au Mexique où je travaille dans le domaine de l'édition et de l'animation littéraire, avec, entre autres tâches, celle de recevoir des écrivains en exil à qui je dois présenter le Mexique. Toujours dans ce cadre, j'ai aussi pu faire connaître en France de nombreux textes de ma terre d'accueil : Cent ans de littérature mexicaine, une anthologie réunissant les auteurs mexicains du XXe siècle, est parue en 2007 aux Éditions de la Différence, suivie en 2009 par un livre de réflexions sur le rapport des Mexicains à l'écrit, Mexique, les visiteurs du rêve, publié chez le même éditeur. Enfin, avec Ombre de la mémoire, sorti en 2009 chez Gallimard, j'ai proposé une lecture de la poésie hispano-américaine, de Rubén Darío à nos jours. 

 

Au Mexique, j'ai publié des essais, des anthologies d'écrivains français, des volumes qui présentent un choix d'œuvres de Césaire, Leiris, Bataille et bientôt Michaux, au Fondo de Cultura Económica. En résumé, j'ai joué un rôle de passeur, de pont, entre les deux langues et les deux cultures.

Ce territoire singulier, ce lieu compris entre deux espaces, a un charme particulier qui exclut les clichés et les idées reçues. On y est comme posé, en attente de signes qui éclairent le pourquoi et le comment. On tente de saisir le meilleur de chacun des deux mondes et de le transplanter dans l'autre espace. Les efforts portant sur la création par l'écrit, refuge, par excellence, du sens et de l'imaginaire, cette activité devient le moteur et le sujet des recherches, la cause et la conséquence, le centre même d'une existence. 

 

Je ne peux donc qu'être saisi par cette double résonance, entre la France et l'Amérique latine, du réel et de la fiction. Pour y voir plus clair, il m'a semblé légitime de me tourner vers les écrivains admirés dont la situation s'apparentait à ma propre expérience. Je leur concède bien volontiers le rôle de guides ou, du moins, d'amis attentifs qui éclairent le chemin. 

 

Après avoir consacré des textes à Lowry et à Sarduy, l'idée a commencé à s'imposer : observer de près les parcours et les livres d'écrivains qui ont traversé l'océan Atlantique pour se confronter à l'autre et se nourrir du monde découvert. L'approfondissement de mes recherches et de mes lectures, ou relectures, m'a invité à une réflexion, à une construction particulière du livre. En effet, les écrivains ainsi observés ont chacun un rapport singulier aux lieux d'arrivée. Mais il m'a semblé que l'on pouvait facilement procéder à une classification : ceux qui sont poussés par le goût de l'errance, ceux qui partent en quête et ceux qui sont forcés par les événements et vivent l'éloignement de leur pays d'origine comme un exil.

Les premiers laissent une chance au hasard, provoquent la nouveauté et entendent profiter du chaos du monde pour alimenter leur plume. Ils savent observer, détourner un peu le réel pour mieux se l'approprier et construire leurs œuvres avec curiosité, humour et sens de l'équilibre entre hasard et destin.

 

J'ai ici convoqué Malcolm Lowry pour l'Europe et Julio Ramón Ribeyro, le Péruvien, pour l'autre versant. Les écrivains en quête sont portés par une cause et avancent droit vers un but déterminé. Ils voient mal le réel et laissent leurs écrits prendre en charge des questionnements dont ils connaissent les réponses depuis le début de leur parcours. Ils sont menés par une volonté inflexible et une exaltation impressionnante, tels, d'un côté, Antonin Artaud et, de l'autre, César Moro et César Vallejo. Enfin, les auteurs qui ont vu se refermer sur eux le piège de l'exil, mais qui ont aussi su l'utiliser avec talent et intelligence, comme Gombrowicz ou Sarduy. 

 

La construction s'est imposée d'elle-même et le magma du début a pris forme pour aboutir à une structure que j'espère claire et équilibrée. Je ne sais pas si les figures évoquées et étudiées donnent des réponses fermes à mes problématiques. Mais j'ai la certitude que leur fréquentation m'a permis de clarifier les questions et de deviner que la profondeur de leurs livres laisse en suspens comme un écho qui continue d'accompagner mes pas.