Cher Ami, "merci de cette insistance à déshériter les enfants de mon premier lit"

Clément Solym - 20.10.2012

Tribune - Lettres du Mont Moulin - amitié - héritage


Elles sont grinçantes ou douces, elles nous parlent de nous, de notre société, c'est la rubrique estivale de ActuaLitté : les Lettres du Mont Moulin... Et pour votre plus grand plaisir, Les Lettres se prolongent à la rentrée !

 

 

Cher ami, 

 

Bien que vous n'ayez aucun intérêt à mes affaires, je vous remercie de cette insistance à vouloir modifier mes dispositions testamentaires en léguant l'intégralité de ma fortune à mon épouse, déshéritant ainsi les enfants de mon premier lit.

 

Je sais que ma compagne, bien plus jeune que moi, n'oserait quémander l'octroi d'un quelconque avantage tant sa timidité est respectable, mais en s'efforçant de lui rendre la vie plus agréable après ma mort vous avez devancé mes pensées les plus intimes.

 

 

J'allais donc du pas encore alerte de mes soixante douze ans chez mon notaire, pour gratifier post mortem mon insouciante épouse, quand mon banquier de Lausanne, que vous connaissez bien, m'a écrit qu'il envisageait favorablement la création d'une fondation du Panama pour gérer tous mes avoirs hors de France. Il m'a suggéré que vous pourriez être le bénéficiaire économique de cet organe afin de m'éviter les tracas d'une gestion au quotidien.

 

En accepteriez vous la charge, bien évidemment rémunérée ?

 

Je vous sais gré de votre fidélité absolue, mais de grâce, ne défendez pas aussi fougueusement mes opinions. Certains de mes proches m'en font déjà le reproche après le raffut du dernier dîner, où vous avez énucléé promptement de votre fourchette ce vieux camarade de faculté au motif qu'il m'aurait manqué de respect. Vous auriez pu vous blesser.

 

 


 

 

Enfin, par deux fois, je vous ai surpris dans notre lit conjugal. Je sais que vous ne souhaitez pas pour moi une couche trop molle qui favorise les douleurs lombaires mais, de là à pousser votre amicale affection dans des essais de matelas m'apparaît sinon excessif, du moins superflu.

 

Seule ma femme, d'habitude si réservée, a trouvé ce geste naturel et elle m'a dit ne pas avoir été gênée une seule seconde par vos nudités respectives et apparemment rapprochées.

 

Il est vrai que la libération vestimentaire remonte maintenant à plusieurs dizaines d'années et que je ne peux vous faire grief de cette marque d'attachement que vous me portez, mais réfléchissez à ce que notre entourage pourrait dire s'il avait connaissance de tels faits.

 

Votre impétuosité est souvent cause de maladresse.

 

Pour parler franc, je trouve votre amitié un peu vive.

 

Votre ami