Cher Centenaire, "Selon votre volonté, je disperserai vos cendres sur l'Etna en ULM"

Clément Solym - 08.09.2012

Tribune - anniversaire - centenaire - voyages


Elles sont grinçantes ou douces, elles nous parlent de nous, de notre société, c'est la rubrique estivale de ActuaLitté : les Lettres du Mont Moulin... Et pour votre plus grand plaisir, Les Lettres se prolongent à la rentrée !

 

 

Très cher ami,

 

Vos anniversaires m'ont épuisé. J'avais cependant trouvé l'idée aussi saugrenue qu'attachante quand vous m'en aviez fait part la première fois.

 

Vous veniez à peine d'avoir soixante-cinq ans et vous aviez souhaité repousser cette espérance de vie à 143 ans en fêtant vos anniversaires tous les 15 jours. Votre décompte était pourtant simple : avec une combinaison de 78 anniversaires et 52 semaines dans une année, une semaine sur deux nous conduisait à 26 anniversaires par an, épuisant votre quota de changement d'âge en 3 années de fêtes.

L'usage que vous fîtes à ce propos d'un contrat d'assurance vie, sur la compagnie « La Perpétuelle » m'apparut du meilleur augure pour cette illustration de l'accélération individuelle du temps. L'assurance vous payait en 78 versements égaux un capital confortable, afin que vos cérémonies d'anniversaire puissent jouir d'un certain éclat.

 

Après avoir épuisé les sempiternelles soirées à thème : les années folles, la belle époque, les années soixante, le siècle de Louis XIV, etc., vous aviez souhaité pimenter quelque peu l'événement. Vos quatre-vingt-dix ans virtuels furent prétexte à démontrer votre audace, par un saut en parachute groupé où bon nombre de vos invités ne souhaitèrent pas suivre votre exemple. Ils ne furent plus conviés à vos futures agapes.

 

Un noyau dur demeura toutefois, vous accompagnant pour votre centenaire, à une descente des chutes du Zambèze en rafting où on ne déplora que la disparition de trois convives.

Les festins en montgolfière dans le désert du Kalahari furent plus éprouvants lorsque je me réveillais à l'antenne médicale de Lehututu, avec deux jambes cassées et trois côtes fracturées. Bientôt nous ne fûmes plus qu'une dizaine à accompagner vos fredaines, une garde rapprochée courageuse et soudée devant l'adversité de vos épreuves.

 

L'ascension hivernale du Makalu sans oxygène fut prétexte à un casting de sherpas particulièrement robustes pouvant transporter aussi bien l'homme que les provisions de bouche. Cette sélection fut judicieuse, car nos porteurs ramenèrent de cette expédition quatre dépouilles congelées de vos amis proches, cousues sommairement dans des sacs de couchage. Une assurance rapatriement des corps que vous aviez généreusement souscrite leur permettait de poursuivre le voyage de retour, sur notre même vol, en cercueil plombé.

 

Pour vos 115 ans, votre triomphe en deltaplane fut grandiose dans cette envolée de l'Arc de triomphe à la recherche de maigres courants ascendants sur les Champs Élysées, pour atterrir enfin dans les jardins de la résidence de notre Président de la République, vigoureusement ceinturé par un service d'ordre aussi tatillon que soupçonneux. Ayant moins d'expérience que vous en ce domaine, je m'écrasais stupidement sur un navire de la Compagnie des Bateaux-Mouches, rempli de touristes japonais ravis de cette démonstration ratée et vous volais la première dans le quotidien Asahi Shimbun, avec ma photo en troisième page, sous- titré « Comment Paris distrait ses visiteurs ».

 

À vos 117 ans, la traversée du détroit de Bering en pédalo s'acheva par quelques naufrages et en final une arrestation mouvementée par les autorités russes pour violation de leur territoire. Un séjour de quelques mois en prison à Vladivostok où on nous avions tous été expédiés sans délais dans une ancienne pêcherie qui sentait encore le poisson en décomposition et le créosote, bouleversa votre décompte des futurs anniversaires, raccourcissant l'espérance théorique de vie que vous vous étiez fixée.

 

Notre libération, sous la pression médiatique occidentale, fut prétexte à quelques joyeuses libations où deux de nos plus chers camarades périrent d'un coma éthylique dont la sortie fut mal négociée. La vodka contenait une bonne proportion d'antigel et son principal défaut était la contribution à une cécité précoce. Mais votre notoriété était maintenant acquise. Les droits d'un ouvrage sur vos anniversaires passés et à venir avaient été négociés par un des meilleurs agents littéraires de l'hexagone. Votre imagination étant sans limite et votre curiosité insatiable, l'à-valoir perçu permettait d'envisager un retour en force d'émotions nouvelles.

 

Hélas, un noyau d'olive noire avalé trop promptement en faisant votre tapenade maison vous a étouffé en quelques secondes. Alors que les journaux vous avaient surnommé trompe-la-mort, vous nous avez fait défaut à la veille du 137ème anniversaire. Bien qu'éclopé, le cul tanné après nos derniers exploits d'un rodéo sur autruches, je reste le seul témoin survivant de cette épopée et je vous rendrai hommage demain, après votre incinération.

 

Selon vos dernières volontés, j'irai disperser vos cendres sur l'Etna en ULM. Espérons que les vents nous soient à tous deux favorables en décollant de votre charmante propriété des Alpilles. Je vous entends encore me dire : ce n'est qu'une petite promenade de santé, un simple petit bout de Méditerranée à traverser et vous voilà rendu au royaume de Vulcain qui abrite sur ses pentes quelques cépages de merlot, cabernet sauvignon et Nero d'Avola qui donnent au Ceuso de l'Azienda Agricola cette énorme matière et une grande fraîcheur, sur une pointe finale d'amertume.

 

Avec vous la poésie se dégustait vraiment.

 

À bientôt, très cher ami pour ce denier voyage.