Cher Défunt, "Vous avez enfin réussi à être abject jusqu'au bout."

Clément Solym - 26.08.2012

Tribune - Lettres du Mont Moulin - Défunt - funérailles


Elles sont grinçantes ou douces, elles nous parlent de nous, de notre société, c'est la rubrique estivale de ActuaLitté : les Lettres du Mont Moulin...

 

Cher défunt,

 

Toutes mes félicitations pour l'originalité de vos funérailles. Quelle mise en scène minutieuse, réglée comme un ballet de Lulli, œcuménique à souhait dans cette ronde où mufti, rabbin, pasteur et curé étaient fébriles de rendre grâce à vos qualités spirituelles et à votre sublime bonté.

 

Il est vrai que les dons que vous fîtes à leurs églises avaient une puissance de conviction suffisante pour que leurs officiants ne soient pas surpris de cet aménagement bigarré de votre foi. Vous qui m'aviez toujours conté votre attachement profond à l'athéisme, empreint de ce matérialisme organique aux confins d'une certaine vulgarité, deveniez soudain dans la bouche de ces célébrants un être rayonnant de miséricorde divine, d'une sainteté rare, conciliatrice des formes les plus variées du monothéisme, en bref un modèle de transversalité religieuse pour l'humanité.

 

Aussi, me suis-je senti quelque peu auréolé d'une certaine gloire d'avoir tenté d'être votre ami tant j'étais accablé par le remord de ne point y être parvenu. Ce n'est pourtant pas la volonté de me rapprocher de vous qui me fit défaut. Vous veniez de vous séparer assez sauvagement de votre dernière épouse, que j'accueillis chez moi sans argent, mais comblée d'hématomes d'une étonnante coloration et, je vous avais dit mon indignation pour son exil forcé. Vous m'aviez répondu qu'elle n'avait récolté que les fruits de son insolence en désapprouvant vos incartades quotidiennes alors qu'elle aurait dû louer votre vigueur et vos emportements.

 

Plus tard, j'eus l'occasion de prendre la défense de votre fils, garçon d'une complexion douce et rêveuse, qui révélait un penchant affirmé pour l'art de la miniature, style dans lequel il excellait. Il est regrettable que ses mains fussent broyées par ce concasseur dépourvu de tout dispositif de sécurité, sur un de vos chantiers où vous l'aviez envoyé apprendre les rudiments de la vie d'homme. Vous aviez su par une de ces formules lapidaires, dont vous aviez le secret, résumer la clarté de la situation: « Infirme, mais aguerri, voilà ce qui importe ».

 

J'ai souvent essayé de vous faire entendre que votre personnel méritait plus de considération que d'horions, la crainte n'étant pas le meilleur vecteur du respect. Vous me signifiez alors n'attendre aucune reconnaissance de vos subordonnés, seule votre image publique devant être estimable.

Toutefois, l'œuvre de votre vie fut manifestement la naissance de cette fondation où tout votre patrimoine fut apporté, ne laissant à vos héritiers que quelques dettes.

 

En donnant tous vos biens à l'État, vous étiez au moins sûr que celui-ci défendrait jusqu'au bout sa prise, d'autant que la désignation du président de cette fondation appartenait statutairement au chef de la nation.

 

Aussi, quel étonnement que d'entendre chanter la louange de votre charité dans les paroles de ces hommes d'Église, relayés par le panégyrique de vos vertus citoyennes scandées par la voix grave de ce ministre, familier des enveloppes que vous distribuiez aux personnes de bonne volonté, c'est à dire la votre. Ainsi, l'écho de votre grand départ a été ordonné sous le signe du regret, claironné à votre demande par des hommes soumis à votre influence au-delà de votre disparition.

 

Aussi, je m'interroge sur une autre nature que ce regret aurait pu revêtir, celui de n'avoir pas été de votre vivant plus humble avec les malheureux et plus vertueux avec les puissants. Si l'éternité du regret que vous inspirez devait se mesurer à l'aune de vos actes, sans doute que le temps lui ferait rudement défaut. Mais pour vous, l'argent était du temps. Aujourd'hui, vous aurez tout loisir pour le compter, dans une addition perpétuelle dont les chiffres muets n'expriment que la vanité de l'infini.

 

Vous avez enfin réussi à être abject jusqu'au bout.