Cher Patient : 'Aujourd'hui, tout se soigne'

Clément Solym - 19.07.2012

Tribune - patient - psychanalyse - lettre


Elles sont grinçantes ou douces, elles nous parlent de nous, de notre société, c'est la rubrique estivale de ActuaLitté : les Lettres du Mont Moulin...



Cher patient,

 

Cette lettre déposée sur mon divan de psychiatre ne vous convaincra pas. Je pense même qu'elle vous déplaira. Mais je n'ai plus le choix aujourd'hui et, quoiqu'il en coûte à ma conscience professionnelle, je ne peux que vous recommander à un de mes confrères. Je songe notamment au Dr Sigmund FREUD, célèbre maître dans cette discipline toute récente, à l'aune de votre longévité. Je vous fais suffisamment confiance pour le retrouver, même mort.

 

Dois-je vous rappeler votre intrusion, dans mon cabinet, aussi autoritaire qu'évidente? Vous étiez apparu entre deux consultations, telle une masse d'énergie, légèrement tourbillonnante et glacée, c'est du moins ce que j'en avais physiquement perçu, dont émanait un murmure parfaitement audible aux inflexions graves.

 

Vous aviez voulu être rassurant en m'indiquant que vous n'étiez pas là pour m'anéantir, ce qui ne m'avait pas totalement réconforté. Par la suite, même si vous aviez physiquement changé d'aspect, vous vous êtes systématiquement imposé sur le divan, pour ces séances d'analyse, furieuses et sauvages. J'avais l'impression de voir défiler l'histoire tumultueuse de l'univers, dans cette pièce paisible, dont le choix des papiers peints dans une tonalité pastel devait initier une atmosphère apaisante. Mais vos métamorphoses en huître géante, en berger d'Anatolie, en bouteille de Leyde et en jujubier, pour ne retenir que les plus insolites, n'ont réussi ni à vous rendre plus sympathique, ni à m'impressionner. Un jour, vous aviez même adopté une voix chevrotante, jouant de votre grand âge, comme si vos cordes vocales étaient abonnées aux vergetures.

 

Je vous le dis tout net : votre éternité est d'une pesanteur convenue. Je m'ennuyais à en bailler, tant et plus, quand vous remontiez pendant des heures aux origines de cette immense boule de gaz en fusion qu'est le soleil, lorsque ces quelques milliards d'années défilaient dans votre esprit et sur mon divan. À vos côtés, j'avais l'impression de n'êtrequ'un de ces insectes éphémères qui survivent le temps d'un clignement des paupières. Alors, n'ayez aucun étonnement si avec un tel discours la dépression vous guette.

 

Vous m'aviez dit qu'au lieu de tuer le père, certains vous reprochaient d'avoir tué le fils. Je n'ai pas très bien saisi l'allusion, car d'après mes annotations prises lors de vos premières séances, vous n'aviez eu aucune descendance et n'aviez jamais connu vos parents. J'avais noté cette appartenance à l'Assistance publique, dans une période révolue, comme étant un indice du déséquilibre affectif qui vous ronge.

 

Je ne parlerai pas du sens de vos responsabilités, dont vous m'avez rebattu les oreilles, comme si tous les travailleurs indépendants ne connaissaient pas l'angoisse d'œuvrer seul, sans secours véritable, soumis à une pression fiscale hors du commun et à des charges sociales pharaoniques.

 

Tenu par le secret professionnel, je ne pourrais même pas raconter votre analyse. D'ailleurs, personne n'y croirait et je passerais pour un charlatan mégalomane ou un pauvre illuminé. Vous croyez me posséder, car rien dans nos rapports ne peut être révélé sans que je ne puisse perdre la face et encoure la radiation de mon Ordre, qui en a pourtant vu bien d'autres. Vous avez effacé les enregistrements qui vous concernaient et, comble d'indélicatesse, évité de me payer. Ainsi, votre présence quasi quotidienne ne peut même pas être présumée par un quelconque encaissement d'honoraires. À l'heure où le principe de précaution revendique une nécessaire traçabilité, vous échappez à tout contrôle. Vous avez eu un sombre ricanement lorsque je vous l'ai fait gentiment remarquer et vous avez éructé – si ma mémoire est bonne – « normal, je suis le patron ». J'ai rajouté « de droit, insupportable et divin », ce qui n'a pas eu l'air de vous plaire. Vous n'avez décidément aucun humour.

 

Votre vie sentimentale est un tel fiasco que l'on ne connaît même pas le prénom d'une de vos fiancées, comme si vousétiez entré en religion chez les moines trappistes dès votre naissance, à supposer que vous en ayez une. Là aussi, vous jouez les mystérieux, présent dès l'origine et même avant. Pourtant, aucune histoire de petite culotte n'est venue troubler votre libido. C'est très étrange, car au-delà d'une blessure que je présume narcissique, vous avez exprimé un terrible constat qui éclaire vos contradictions névrotiques. Vous m'aviez enfin avoué, après un immense soupir de découragement, que tout vous échappait.

 

Mais, j'ai surtout découvert en vous un ego en surpoids, d'une catégorie XXL qui dépasse l'entendement et légitimerait un dégonflement rapide de votre moi. Vous refusez de le reconnaître alors que les boursouflures de votre orgueil sont toujours présentes.

 

En bref, vous avez tout vu, tout entendu, tout respiré, tout goûté, et tout connu. Mais soyez patient et changez donc de psy.

 

Parfois, je me demande si vous ne vous prenez pas un peu pour Dieu.

 

Aujourd'hui, tout se soigne.