Cher propriétaire, "Mon dernier colocataire avait une hygiène lamentable"

Clément Solym - 08.12.2012

Tribune - Location d'apparteme - propriétaire - conversation


Elles sont grinçantes ou douces, elles nous parlent de nous, de notre société, c'est la rubrique estivale de ActuaLitté : les Lettres du Mont Moulin... Et pour votre plus grand plaisir, Les Lettres se prolongeront durant les fêtes !

 

 

Cher Propriétaire, 

 

Le taudis que je vous avais loué commençait à peine à devenir habitable. J'avais tué le dernier rat la semaine dernière et le taux d'humidité ambiante amorçait une baisse sensible. Les quelques monstrueux silures qui nageaient naguère dans le logement ne s'y étaient pas trompés et avaient fui chez les voisins. Les moisissures régressaient et j'avais définitivement renoncé à la culture des champignons de couche. Les escaliers demeuraient encore dangereux, car terriblement glissants lorsqu'il pleuvait, d'autant que je n'avais pas encore appris à m'orienter dans le noir. 

 

Le dernier arrêté de péril n'avait pas eu l'air de vous surprendre et vous aviez mis sur le compte de la malfaisance l'effondrement d'un plafond qui causa la perte d'un nourrisson dans son berceau. Les parents anéantis furent rapidement expulsés au motif d'un retard de loyer de quelques jours.

 

Mon dernier colocataire avait une hygiène lamentable et après son décès brutal, j'avais dû attendre deux longues journées avant que le gardien ne vienne me débarrasser de sa dépouille. Si je ne vous avais pas dit que j'allais prévenir la police, je pense que son cadavre aurait eu le temps de pourrir pendant de longs mois sur sa paillasse. Quant aux besoins pressants à satisfaire, il me fallait continuer à grimper au cinquième étage, celui des chambres de service, pour vider un seau hygiénique aussi pesant que nauséabond.

 

Je partageais d'ailleurs cet ustensile avec ce défunt colocataire phtisique que vous m'aviez imposé, au motif qu'il était un de vos lointains cousins. Pour parler net, je n'ai jamais cru à cette parenté. Quand il se plaignait de la faim, il aurait été impossible de deviner votre sens de la famille dans l'attitude dédaigneuse que vous preniez lorsque vous lui jetiez quelques quignons de pain rassis. 

 

 

 

Mes autres voisins étaient plutôt discrets, mais le bruit continu de leurs machines à coudre me réveillait souvent en pleine nuit. Le chef d'équipe de ces malheureux travailleurs m'avait confié que vous leur aviez confisqué leurs passeports, garantie efficace pour être assuré du paiement du loyer. 

 

Il était indéniable que mes parents et amis, qui n'étaient pas encore sortis de leur misère, ne pouvaient que songer à ma réussite sociale lorsqu'ils m'écrivaient rue Royale, la qualité de cette adresse justifiant à vos yeux le tarif exorbitant de cette location. À aucun instant, mes proches n'auraient pu m'imaginer en train d'exterminer des légions de cafards aussi énormes que des gambas mexicaines.

 

Je n'avais jusqu'à aujourd'hui procédé que par de discrètes allusions sur les inconvénients de ma location. Mais le flot débordant du collecteur principal des égouts a récemment inondé mon modeste logis emportant tout sur son passage. L'amie qui venait me rendre visite a été surprise par ce dégorgement brutal. Son corps n'a pu être retrouvé qu'une semaine plus tard dans une station d'épuration.

 

Je savais bien, lors de l'état des lieux précédant la signature du bail, que l'absence de fenêtre n'était pas rédhibitoire, mais je n'imaginais pas subir autant de désagréments en quelques mois. Décidément, cette cave au sous-sol conservait un air confiné aux relents de moisi et, en dépit de ma bonne composition, son insalubrité avait fini par m'incommoder sérieusement. Ce n'est pas vous qui payez aujourd'hui les honoraires de mon dermato.

 

Aussi, je vous ai donné avec soulagement mon congé sans préavis. J'ai pu louer un box fermé et propre dans un parking prestigieux. 

 

Vous pouvez désormais faire suivre mon courrier place de la Concorde.