Chers amis : 'Je ne peux que vous féliciter de la qualité de votre divorce'

Clément Solym - 02.08.2012

Tribune - lettres - Mont Moulin - divorce


Elles sont grinçantes ou douces, elles nous parlent de nous, de notre société, c'est la rubrique estivale de ActuaLitté : les Lettres du Mont Moulin...


Chers amis,

 

Je ne peux que vous féliciter de la qualité de votre divorce, tant cette équité et le sens du partage qui vous caractérisent ont toujours été au premier plan de vos préoccupations. Cet esprit d'ouverture, vous avez su le manifester dans le tirage au sort où Martine a pris les fourchettes et Alain les couteaux, évitant à cette maladroite de se blesser.

 

Ainsi, la dispute de Nestor, votre fidèle labrador, reste un modèle du genre, s'achevant par une garde alternée d'une semaine sur deux, jusqu'à son décès. Bien des années après, nous avons tous pu apprécier le choix judicieux du taxidermiste qui fut d'une précision redoutable dans la découpe de l'arrière-train pour vous Martine, laissant le poitrail, la gueule et les pattes antérieures pour vous Alain, dans un portrait saisissant de vérité auquel il ne manque que l'aboiement.

 

On déplorera malgré tout le sort subi par votre ravissante méridienne anglo-indienne distribuée dans le sens de la longueur, car chaque moitié est assez bancale, les briques roses vernies qui en soutiennent le poids, en substitution des pieds manquants, étant toutefois d'un plus bel effet.

 

Votre pavillon d'une laideur douillette a été divisé en deux dans le sens de l'élévation, le rez-de-chaussée pour Martine, le premier étage pour Alain, l'escalier de communication entre les deux niveaux ayant été supprimé. Heureusement que la forme sportive d'Alain l'a autorisé pendant une dizaine d'années à grimper sur cette échelle bancale qui lui permettait de pénétrer dans ses appartements privés, en attendant la construction biscornue de cet escalier extérieur qui accédait directement à sa chambre. Ces exercices lui ont fait grand bien, car il commençait à s'empâter sévèrement à la fin de votre vie commune.

 

La séparation des jumeaux a été plus délicate, car ils s'ingéniaient à se faire passer l'un pour l'autre, troublant le jeu

 

de vos puissances parentales respectives jusqu'à faire croire qu'ils n'étaient plus qu'un, dans des occupations de cache- cache où vous veniez jusqu'à en perdre tout repère.

 

L'amitié que l'on portait à votre couple a survécu à ses épreuves douteuses lorsque les invitations que nous recevions le même jour nous obligeaient à prendre l'apéritif chez l'un et le digestif chez l'autre. Les repas étaient devenus d'une extrême complication par ses gymnastiques minutées d'apparition et de disparition d'un lieu à l'autre, alors que vous étiez entrés en compétition dans la multiplication des vins, l'escalade alcoolique provoquant la joie des éthylomètres de la gendarmerie voisine à chacune de nos visites.

 

Je reste encore admiratif devant le sapin de Noël qui montait jusqu'au premier étage, somptueusement dressé, même si les guirlandes électriques remplacées par Martine, toujours aussi mutine, par un puissant fil de fer barbelé empêchaient toute velléité de décoration au-delà du rez-de-chaussée.

En revanche, Alain, à cette même époque, manquant singulièrement d'humour, avait pris le petit Jésus de votre crèche en otage. Il condamna le bœuf et l'âne à souffler vainement sur une paillasse vide jusqu'à l'Épiphanie, alors que Melchior et Balthazar en pension chez Martine s'ennuyaient désespérément de Gaspard, loué à un cirque de passage au motif qu'il ne supportait pas de rester cloîtré en compagnie du Ravi.

 

Au fil de ces embuscades, tendues mutuellement au quotidien, vous êtes devenus la référence de la séparation réussie, les agacements journaliers ayant fini par pérenniser le triomphe de vos désaccords.

 

Toutefois, cinquante ans plus tard, les paris perdurent entre ceux qui résistent encore à la longévité de vos querelles. Nous pensons tous à votre remariage, une manière de célébrer des noces de chevrotine ou de mort aux rats.

 

Qu'importe, nous ne serons sans doute plus là pour vous accompagner au tombeau familial également scindé en deux, la partie gauche pour Martine, dévolue à ses élans de révolutionnaire romantique, le côté droit pour Alain scrupuleusement attaché à son idéal d'une France maurassienne. Vous aurez alors bien mérité du repos auquel les couples hors du commun aspirent.

 

Avec toute mon amitié qui ne connaît pas le partage.