Choisir un auteur pour le traduire n'est pas une mince affaire

Editions La Différence - 29.05.2014

Tribune - Mireille Brugéas - Melpo Axioti - nuits difficiles


Les Éditions de la Différence donnent aujourd'hui la parole à Mireille Brugéas, traductrice de Nuits difficiles de Melpo Axioti, auteure grecque née à Athènes en 1905.

Si ce roman, publié en 1938, fit scandale, Melpo Axioti étant une femme riche, féministe et communiste, il est aujourd'hui considéré comme un classique et est enseigné dans les écoles grecques.

Mireille Brugéas nous fait part de l'émotion qui a été la sienne tout au long de son travail de traduction en raison du sentiment profond que Melpo Axioti exprimait les révoltes et les colères qui la traversaient elle-même. Une sympathie au sens grec du terme : souffrir ensemble, dans le même temps, des mêmes frustrations, des mêmes angoisses, de la même solitude.

Nuit difficiles est en librairie depuis le 15 mai 2014.

 


Choisir un auteur pour le traduire n'est pas une mince affaire. Car, enfin, de quoi s'agit-il ? Tu vas, pendant des mois, peut-être davantage, partager ta vie la plus intime, admettre dans tous tes gestes quotidiens un témoin, un intrus, un étranger dont tu ne sais rien ou presque - ce n'est pas d'avoir lu un livre ou deux, voire trois, qui pourrait te faire croire que tu le/la connais. Et pourtant, pour l'admettre à partager ta vie, tu as intérêt à choisir une personne de bonne compagnie...

 

Melpo Axioti est une personne bien élevée. Excellente famille, éducation soignée. Et quelle tenue... cet épisode de l'infanticide dans Nuits difficiles, tu as dû reprendre tout le passage pour voir ce qu'il s'y passait, tant le récit est pudique. On perçoit l'agitation des voisines autour de la jeune accouchée, on les entend caqueter - et dans un coin, bien protégée précisément par ces gesticulations et ces criailleries... Complices involontaires, ce sont ces femmes qui occupent le devant de la scène, tandis que sous leurs yeux et, pour certaines, à leur insu s'accomplit discrètement le crime. Et toi, tu es comme ces femmes, tu finis par sentir quelque chose d'anormal, tu écarquilles les yeux, tu te demandes si tu as bien vu.

 

Tu as été immédiatement accrochée par cette histoire de flûte au tout début du roman : une petite fille désire une flûte pour Noël. Mais elle n'en a rien dit, ni à son père, ni à personne. D'ailleurs, sait-elle seulement comment elle doit être, cette flûte ? Non. Par contre elle imagine très bien comment la flûte doit lui arriver, elle voit la scène. La princesse et le messager. Ce qu'elle attend, ce n'est pas une flûte, c'est un miracle. D'ailleurs, elle ne dit pas « je veux une flûte », mais « j'attends une flûte ». Alors, bien sûr, que peut-elle espérer d'une visite avec son père dans un magasin de jouets ?


Cette histoire d'attente d'un miracle remue en toi quelque chose de très ancien et de très profond. Toi aussi, à chaque Noël, tu attendais un miracle. Et bien sûr, le miracle ne se produisait pas. Tu n'étais pas une enfant capricieuse et tu faisais contre mauvaise fortune bon cœur. N'empêche : tes parents auraient dû deviner. Comme tu la comprends, cette petite fille taiseuse dont l'imagination rend si fades tous les jouets réels... et tu sais bien qu'elle sera déçue. Tandis que son père s'emporte devant les moues de cette enfant gâtée, toi, tu fais déjà cause commune avec elle.


Voilà comment Melpo est entrée dans ta vie : par magie.

 

Melpo Axioti

Tu épluches les légumes pour le repas. Tu repenses à la scène dont tu croyais avoir déjoué tous les pièges, celle où la fillette, constatant l'absence de sa mère après le déménagement de la famille, est persuadée qu'elle est morte, ce dont personne, non, personne ne viendra la détromper puisqu'elle garde ses soupçons pour elle. Toi, bien sûr, tu sais, parce que tu as lu la biographie de l'auteur, mais le lecteur, lui, comment saura-t-il ? Comme dans l'épisode de la flûte, Melpo laisse au lecteur le soin de conclure en ajoutant cet épisode à la série déjà longue des malentendus - et tu restes le couteau en l'air car soudain l'évidence vient de te frapper. L'enfant, dit le texte, ne savait pas que les mères peuvent partir : tu n'avais pas accordé à ce verbe toute l'attention qu'il mérite, partir ! Cette hypothèse (qui est la bonne, car en réalité, oui, la mère est partie), la fillette ne peut pas la formuler, mais Melpo/la narratrice la met sous le nez du lecteur, à condition évidemment qu'il soit capable de mastiquer suffisamment les mots mis à sa disposition.

 

Tu es dans le métro. Ta main plonge soudain dans la poche gauche de ton manteau, tu en extirpes un crayon, le petit crayon Ikéa (le magasin les met à la disposition du client avec les mètres-papier et les fiches pour prendre les mesures, et tu en fais la razzia chaque fois : mauvaise qualité, on ne peut pas les tailler, mieux vaut les jeter quand ils sont épointés, mais ils ont la bonne taille, un dans la poche, un dans le sac) et sur le ticket de métro usagé qui te sert de marque-page, tu écris un mot. C'est celui après lequel tu cours depuis hier soir, surtout, ne pas le laisser filer !


Tu es à table et tu penses à cet épisode où Thanasis, le marin, sur le point de s'embarquer, chapitre sa jeune épouse. Hélène, lui dit-il, maintenant la mer va me manger. Toi, tu vas rester ici bien à l'abri, mais n'oublie pas que la mer me mange et ce que j'endure. Ah ! ce verbe manger ! Le grec courant le met à toutes les... sauces, pour exprimer la détérioration, l'usure, la perte, la disparition... Et chez Melpo : « mon gilet est mangé » (usé) ; la montagne mange le jour (elle le dérobe). Parfois donc, on peut garder l'image. Mais ici comment faire ? oui, Thanasis va disparaître pour longtemps, oui, il va en baver : il faut un terme simple, car Thanasis ne s'exprime pas autrement, mais son discours n'est pas dépourvu de solennité. Ce terme doit exprimer l'usure et la disparition ; la soudaineté et le continu ; il doit pouvoir garder pour sujet la mer, car c'est elle qui tient la vedette. Il doit, il doit... et tu t'émerveilles de la densité que confère Melpo aux mots du quotidien.


Tu es assise à ton bureau, porte ouverte dans ton dos. Tu n'as jamais pu travailler enfermée. Ton mari va et vient. Tu lui soumets une expression dont tu penses tenir le sens, mais dont la traduction ne vient pas. Propositions, contre-propositions, mais non, ça ne va pas. Tout à coup il éclate : « Oooh ! ta Melpo ! »... et toi, tu ne bats pas en retraite, non, tu prends la mouche : comme une mère défend son petit, tu cours t'enfermer dans ton bureau, dis plutôt dans ta tanière, pour soustraire « ta » Melpo aux attaques des non-initiés.

 

Tu es triste. Des amis, des vrais, il n'y en a pas tant. Celle-là, tu croyais pouvoir compter sur elle, mais non. « Mettez tout à plat, expliquez-vous ! » te conseille-t-on. Mais non : il ne s'est rien passé, il n'y a rien à expliquer, rien à dire, tu es sortie de sa vie, tu n'es plus dans le paysage, point. Tu penses à la manière dont Melpo évoque une rupture analogue : « Voilà : tout d'un coup, la ficelle derrière le tableau se casse, et il tombe, comme ça, de cette façon. Et on ne sait même pas pourquoi. » Tu as mis des mots sur ce processus invisible qui fait qu'un jour on s'éloigne. Tu te sens moins seule.

 

Ta traduction est achevée. Tu feuillettes le volume. Tu te replonges dans le texte. Pour un peu tu recommencerais tout. Et zut.