Contre Amazon, et pour la librairie : le manifeste de Jorge Carrión

Auteur invité - 30.06.2019

Tribune - Jorge Carrión manifeste - contre amazon manifeste - amazon librairie


RNL19 — À l'occasion des Rencontres nationales de la librairie, organisées ce 30 juin et 1er juillet à Marseille, l'éditeur Le Nouvel Attila a publié une traduction de Contre Amazon. Un manifeste/Sept raisons, texte de Jorge Carrión publié en avril 2017. Le texte sera disponible le 6 octobre 2019, dans une traduction de Mikaël Gómez Guthart : avec l'aimable autorisation de l'éditeur, nous reproduisons ci-dessous la préface et la sixième raison de Jorge Carrión, à la résonnance particulière lors de ces Rencontres de la librairie.

Amazon boxes
(photo d'illustration, Global Panorama, CC BY-SA 2.0)
 

Préface

Il semble impossible d’écrire sur le rôle de premier plan du monde du livre au XXIe siécle, sur les librairies indépendantes et les bibliothèques les plus stimulantes ou les plus innovantes, sur les constellations de lecteurs qui continuent de croire au papier, sans penser à Amazon, notre antagoniste. Bien que Google Books et d’autres grandes plateformes aient également beaucoup influencé les nouvelles façons de tisser des liens autour d’un texte, la multinationale dirigée par Jeff Bezos en est devenue la marque la plus emblématique et la plus éloquente, qui a changé — et souvent violé — avec le plus de force les relations traditionnelles entre les livres et les lecteurs. C'est un monstre tentaculaire qui n’arréte pas d’innover ni de grandir. Certains détails de mon manifeste sont peut-être obsolètes, mais son esprit est toujours valable, Surtout quand début 2019, la ville de New York, apres la lutte de ses habitants et de la représentante démocrate de 28 ans Alexandria Ocasio-Cortez, a refusé d'accueillir le siège de la multinationale. Depuis cet instant, ce n'est plus mon manifeste qui apparait en tête quand on entre « Contre amazon » dans un moteur de recherche.

J'ai écrit Librairies, livre sur l'imaginaire des librairies de Sydney à Buenos Aires, de Londres à San Francisco, de Paris à Tanger, en 2012, sans imaginer que je serais finaliste de prix, qu'il serait publié dans de nombreuses langues et lu dans le monde entier (au Seuil dans une traduction de Philippe Rabaté en 2016). Depuis, j‘ai continué à visiter des librairies et à étudier leurs histoires sur les cinq continents. Grâce aux traductions, j'ai pu retourner dans certaines librairies importantes et, surtout, en ajouter d'autres, nouvelles ou anciennes, la plupart admirables pour ma collection.

Je ne connais toujours pas, peut-être, la plus importante pour moi : la librairie de mon éditeur, le Biblioasis de Windsor, en Ontario, avec son auvent marron, son fichier bibliographique exquis et son équipe de libraires et rédacteurs, les premiers à avoir été intéressés par mon livre hors des frontières espagnoles. J’ai beaucoup marché sur Wyandotte Street ; j’ai regardé le panneau d’affichage du théâtre Olde Walkerville ; et je me suis finalement arrêté à la porte de Biblioasis. La même voiture grise est toujours garée à la porte sur les photos de Google Street View.

J'ai aussi découvert des ombres au sein des plus célèbres librairies au monde. Dans la belle et touristique Lello de Porto, ils ne vendent pas l'édition portugaise de mon livre, Livrarias, car apparemment les données que je cite à son sujet — celles que j’ai obtenues de son site Web — ne sont pas correctes et peut-être parce que mon éditeur a refusé de mettre une image de la librairie sur la couverture du livre. Et à Shakespeare & Company, ils ne vendent ni l'édition francaise ni |'édition anglaise parce que je raconte la véritable histoire du fondateur George Whitman et que je cite comme sources d’autres titres qui ne sont pas non plus vendus dans la librairie. La censure est partout. Amazon et les grandes plateformes numériques ne sont pas nos seuls antagonistes. Nous devons continuer à lire et à voyager. Et rester a l'écoute.



VI. Parce que je défends la lenteur accélérée, la proximité relative.

Notre heure est venue.
Amazon s'est approprié nos livres. Nous allons nous approprier la logique d’Amazon.

Primo, en convainquant les autres lecteurs du besoin de dilater le temps.
Le désir ne peut pas être immédiatement comblé, sinon il cesse d’être désir et se transforme en néant.

Le désir doit durer. Aller à la librairie ; chercher le livre ; le trouver ; le feuilleter ; décider si notre désir etait justifié ; reposer ce livre peut-étre et désirer le désir d'un autre livre ; jusqu’à le trouver, ou pas ; le commander ; attendre qu'il arrive dans 24 heures ; ou dans 72 heures ; y jeter un ceil ; et puis finir par l’acheter ; le lire, peut-étre, ou pas ; laisser peut-être le désir au frais des jours, des semaines, des mois ou des années ; il sera toujours là, à l'endroit qui lui correspond sur l'étagère qui lui convient ; et on se souviendra toujours dans quelle librairie on l’a acheté, et quand.
Parce que la librairie nous offre le souvenir de l’achat. L'achat sur Amazon, en revanche, est une expérience toujours similaire, brouillant le contour de chaque lecture. Et qui les rend floues.

Une fois que nous aurons reconquis notre temps et notre désir, le temps sera venu de faire un pas de plus en avant et de ranger tout et n'importe quoi sur les étagères. N’ayons pas peur des mélanges — c'est ce qui nous caractérise en tant qu’humains. Il y aura dans les librairies du café et du vin. Les bouteilles de vin argentin seront a côté des oeuvres complètes de Borges, des CD de Gotan Project, El Eternauta, la filmographie de Lucrecia Martel, les livres d’Eterna Cadencia, un vinyle de Mercedes Sosa, La Faim de Martín Caparrós et trois biographies de Carlos Gardel (bien qu’il ne soit pas argentin).

Éditeur et comptoir N'a Qu'1 Oeil
Éditeur et comptoir N'a Qu'1 Oeil, à Bordeaux
(photo d'illustration, ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


Mieux encore, oublions les catégories nationales comme nous avons oublié les genres aristotéliciens. Il n’y a plus d'unité de temps ni d’espace. Au XXIe siècle, les frontières n'ont plus aucun sens. Organisons les étalages des bibliothèques de façon thématique, mélangeons-y livres et bandes dessinées, DVD et CD, jeux et cartes. Approprions-nous le mélange créé par les entrepôts d'Amazon, en tui donnant du sens. Des itinéraires de lecture et de voyage. Nous dépendons certes des écrans mais cela ne fait pas pour autant de nous des robots.

Nous avons quotidiennement besoin des librairies pour qu’elles continuent à générer les cartographies de ces espaces lointains et nos repères dans ce monde inconnu.
 
Jorge Carrión



Commentaires
"Organisons les étalages des bibliothèques de façon thématique, mélangeons-y livres et bandes dessinées, DVD et CD, jeux et cartes."



non merci pour préserver les libraires on a déjà ruiné la concurrence pour les livres pour avoir un tarif parmi les plus élevés et qui ne rend personne heureux ni les lecteurs, ni les libraires, ni les auteurs, ni les éditeurs hors de question de laisser les libraires se mêler des autres formes de culture pour tout rendre plus cher. J’achète encore des DVD et le tarif neuf est déjà abusé hors de question de le sanctuariser sur Amazon j'ai une remise de 1€ par DVD (qui serait bien pour les livres aussi) c'est ce système que je veux conserver (qui me rend gratuit mon abonnement Prime).
Tout cela selon le principe que les livres seraient seulement à vendre... alors qu'ils sont d'abord à lire. Contre Amazon - et accessoirement pour les auteurs - la vraie défense du livre c'est la bibliothèque : on prend son temps, on hésite, on tente l'inattendu, et puis on rend pour qu'un autre puisse partager le même plaisir. Et pour l'auteur, la Sofia !
Bonjour, revoici le débat anti amazon... tout à fait juste. Sauf que... Je le répète quelle alternative proposez-vous aux petits éditeurs indépendants considérés... sans considérations et même avec mépris par la plupart des libraires et même les grandes surfaces françaises. Vous avez encore le pied sur le seuil du magasin qu'on vous dit déjà non. Miracle, on accepte votre ouvrage en dépôt, on le pose tout en bas d'un rayon et on pose un chevalet devant... Je ne veux pas répéter toujours la même chose mais rien ne change. Alors, oui, même des écrivains qui publient des textes de qualité et qu'aucun éditeur ne daigne publier car ils sont inconnus (vous connaissez l'histoire du serpent qui se mord la queue ? Toutes les stars d'aujourd'hui n'ont-elles pas d'abord été des auteurs inconnus !). C'est tout une mentalité et un état d'esprit qui seraient à revoir et personne n'en a le courage. Copinage, relations, nom déjà célèbre,grosse fortune, etc, inutile que j'insiste, c'est assez connu. Evidemment que le monstre dévore tout... qu'avons-nous fait en France pour soutenir les plus petits ? Au lieu de critiquer ou condamner, qu'avons-nous proposé pour nous protéger ? Pendant des années, j'ai proposé de créer un réseau, des coopératives, etc. Conclusion : même pas de réponse. J'avais soumis un projet qui avait séduit Oséo mais au final, une fois que j'ai eu envoyé toutes les infos,on a laissé tomber. Ne pleurons pas, c'est trop tard, tant que les mentalités n'auront pas changé et je n'y crois plus, la loi du plus gros l'emportera toujours... Et nous en sommes tous responsables.
Je reviens sur mon commentaire et remplace "les" libraires par "des libraires".

On ne peut pas généraliser, mais c'est tout de même une majorité.



Il nous faut innover, un point c'est tout.
J'aime beaucoup la distinction "livres" et "bande dessinée"... une bd n'est donc pas un livre ! Plus méprisant tu meurs !... Il y a encore beaucoup de chemin à faire...
C'est juste ce que je pensais en ouvrant ce lien... C'est tout de me^me terrible quand on rame au point de se décourage et que pas une seule porte ne s'ouvre. Certains se refusent à toute forme d'évolution, cela s'appelle... se trucider à petit feu !!!

Bon courage à Vous Tomcarbone... Un jour...
Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.