Crise et mutation numérique : "Dans notre pays, les auteurs sont précarisés et paupérisés"

La rédaction - 03.11.2014

Tribune - Vincent Monadé auteurs - rémunérations écrivains - littérature salon


La semaine passée, directeur de Lire en Poche, un salon dédié aux livres de poche qui se tient chaque année à Gradignan (Gironde), nous communiquait une lettre ouverte interpellant Vincent Monadé, président du Centre national du livre. Ce courrier interrogeait la nécessité de rémunérer des auteurs, au cours de manifestations littéraires, en posant comme constat premier que beaucoup de salon du livre n'avaient pas les moyens, tout bonnement, de le faire. 

 

« Disons que le salon organise par ailleurs une quarantaine de rencontres/débats pendant la durée de la manifestation, d'une heure chacune en moyenne. Sans appliquer un tarif à la demi-journée (pour une heure seulement), mais en étant « correct » a minima avec un forfait de 150 euros par rencontre/auteur, on obtient environ 15000 euros (100 auteurs x 150 euros). Au total, pour un week-end de salon, l'organisation débourserait au moins 56000 euros supplémentaires. Évidemment, cette somme se multiplie pour les salons accueillant 200, 250, 300 auteurs ou plus (à Nancy, « Le Livre sur la place » en accueille de 450 à 500 par exemple). 

 

Le CNL estime-t-il sérieusement qu'un « petit » salon de ce type (invitant 100 auteurs), mais tout comme un salon qui en invite 30 ou 50, et encore un salon qui en accueille des centaines, sont à même d'ajouter une ligne budgétaire aussi importante ? Estime-t-il que ces salons trouveront ces sommes auprès d'aides publiques (les municipalités, conseils généraux, régionaux, CRL, DRAC, Communautés urbaines, etc. ont vraiment ses moyens nouveaux à attribuer pour la culture ? Cela existe en France aujourd'hui ?), ou auprès d'aides privées (le CNL a-t-il jamais démarché des entreprises et autres commerces dans ce sens... ? Estime-t-il sérieusement que les entreprises françaises se portent si bien qu'elles ont développé un budget « mécénat culturel » en direction du livre et de la lecture ?). »

 

Le président du CNL, interpellé, a pris le temps de répondre, et, là encore, nous diffusons son message dans son intégralité.

 

 

 

 

 

Cher Lionel Destremau,

 

La réforme des aides du Centre nationaldu livre sera présentée au Conseil d'Administration du Cnl le 8 décembre. 

 

Elle est le fruit de groupes de travail qui se sont tenus durant le premier semestre 2014 et ont réuni plus de 300 professionnels de la chaîne du livre. Il y a donc bien eu, je vous rassure, une concertation. S'agissant des dispositifs relatifs à la vie littéraire, et pour répondre à vos interrogations, la Maison de la Poésie de Paris, les Correspondances de Manosque, Quais du Polar, la Foire du Livre de Brive, le festival Terres de Paroles, le Salon du livre jeunesse de Montreuil participaient au groupe réuni  pour en discuter, avec d'autres, auteurs, éditeurs, libraires… J'ai par ailleurs longuement échangé sur ce point avec le Festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo et avec la Maison des Ecrivains et Traducteurs étrangers de Saint-Nazaire. 

 

Dans notre pays, où la chaîne du livre est fragilisée par la crise et la mutation numérique, les auteurs sont précarisés et paupérisés. Combien de temps encore les uns et les autres nous renverrons-nous la balle sur cette situation préoccupante qui menace l'exercice même de la création ? Pour ma part, de ma place et avec les outils qui sont les miens, j'ai décidé d'engager le Cnl à leurs côtés.

 

Or, je crois qu'une des questions prégnantes est celle des revenus annexes, c'est-à-dire liés au droit d'auteur sans en être partie. J'ai la conviction qu'ils sont, pour les auteurs, une source de revenus à développer. Et j'engage le Cnl dans cette direction.

 

Vous le rappelez, il existe plus de 500 festivals littéraires dans ce pays. N'est-ce pas aussi parce que l'auteur, ressource première de ces manifestations, n'est pas rémunéré ce qui n'est jamais le cas lorsqu'il s'agit d'un festival de musique ou de théâtre ? Cette situation est-elle acceptable ? Je ne le crois pas. Sauf à considérer que le festival est une bonne manière d'animer un territoire sans avoir à rémunérer ceux qui en fournissent la matière. Ni vous, je le sais, ni moi ne pensons ainsi. Bien souvent, les modérateurs des tables rondes auxquelles assistent les auteurs sont rémunérés et ceux-ci non. Situation, là encore, inacceptable.

 

Il n'a jamais été question, entendons-nous bien, de rémunérer les dédicaces. Elles sont liées à l'achat direct d'un livre de l'auteur. 

 

En revanche, lorsque l'on demande à un auteur d'intervenir parfois durant plus d'une heure, seul ou à plusieurs, sur son livre, sur l'écriture, sur le lien au lecteur, sur son imaginaire et ses choix stylistiques, alors oui, j'estime qu'il doit être rémunéré. Sauf à considérer que ce qui apparaît légitime lorsque l'auteur intervient dans une classe, par exemple, ne l'est plus lorsqu'il intervient devant le grand public. 

 

Le Cnl soutient moins d'une centaine de manifestations littéraires par an. Dans celles-ci, je souhaite que les auteurs soient rémunérés. La SOFIA, déjà, a pris la décision de ne plus soutenir les manifestations qui ne rémunèrent pas les auteurs. J'engagerai, si le Conseil d'administration m'en donne le droit, le Cnl sur ce chemin.

 

Je ne méconnais pas les questions économiques que cela soulève et que vous pointez à juste titre. Elles doivent trouver des réponses. C'est la raison pour laquelle j'ai convoqué la semaine dernière, pour le 18 novembre, une réunion au Cnl afin d'approfondir l'ensemble des questions que soulève sur ce point la réforme. Vous y êtes convié. 

 

Je suis prêt à aménager, à donner du temps, à mettre en place un moratoire, à poursuivre notre réflexion collective. Mais je ne dévierai pas du but à atteindre. Car cette réforme est juste.

 

Vincent Monadé

Président

Centre national du livre.