"Dans les livres, cherchez l'incantation, fuyez la narration."

Editions La Différence - 18.08.2014

Tribune - narration - écriture - livres


Les Éditions de la Différence donnent aujourd'hui la parole à Jean Pérol, dont le dernier livre, La Djouille, sort ce 21 août 2014 en librairie. 

 

Cet éternel voyageur, après nous avoir emmenés au Japon avec son roman Le soleil se couche à Nippori, publié en 2007,nous entraîne cette fois quelque part entre l'Afghanistan et les Cévennes, entre passé et présent, entre colère et beauté. 

 

Puisque le conseil d'un éditeur peut rester subjectif, écoutez le conseil de Jean Pérol « ne croyez-vous pas qu'un bon, un simple retour à la littérature, ce ne serait pas si mal dans notre époque, si barbante d'un côté et si barbare de l'autre ? »  

 

 

 

Pourquoi avoir écrit ce troisième roman, La Djouille ? Oui, pourquoi  ajouter un livre  aux milliers des pilonnés, et à la six-centaine des fusillés annuels des brumes d'Octobre ? Mais moi aussi j'ai mes manies et mes devoirs rongeurs. Celui-là, je le devais à mes années afghanes. Devoir accompli.

 

Lake Band-e-Amir, Afghanistan

Carl Montgomery, CC BY 2.0

 

 

J'écris toujours à partir d'un titre qui se fixe en moi et qui attend, fidèle, malgré lui, malgré moi, de longues années, que je me décide enfin à le remplir de tout un tas de mots que je pressens, et qui, eux aussi, l'attendent. Ce fut le cas pour Un Été mémorable (il fallut attendre que s'y glissent l'enfance et la France de la Résistance et de la Libération), Le soleil se couche à Nippori (promis à mes amis japonais sous ce titre, il fallait l'occasion et le temps d'y glisser tout le Japon et ce qui m'a donné un autre regard sur le monde). Et maintenant, La Djouille (il fallait attendre de faire resurgir les souvenirs afghans).

 

Lorsque je vivais à Kaboul je devais franchir, pour accéder à ma demeure, ce qu'on appelle là-bas une « djouille », une rigole, un caniveau à l'air libre, où coulent et passent l'histoire, des déchets, des feuilles de salade, des roses éclatées, et l'eau claire des montagnes autour. Il y a trois ou quatre ans, la presse française s'est emplie de photos de soldats français menant leur guerre « otane » en Afghanistan dans la vallée de la Kapisa. Les souvenirs ont afflué, pour écrire il faut aussi avoir vécu, et deux abandons se sont donnés la main, celui de mes montagnes actuelles au bord des Cévennes, et celui des confins afghans. Après Nippori, son épaisseur et ses personnages japonais, j'ai voulu un roman ramassé, avec des personnages français d'aujourd'hui. Le roman est parti. Mais l'essentiel n'est pas là, pas du tout.

 

Je passe aux aveux (et profite de cette rentrée littéraire pour y mettre mon grain de sel, comme tout un chacun). Je veux parler d'incantation. Voilà l'essentiel.

 

La poésie m'a appris cela. M'a ouvert les yeux sur tous les autres livres, surtout pour les romans. Dans les livres, cherchez l'incantation, fuyez la narration, que ce soit lors de l'écriture ou de la lecture. La littérature, c'est l'incantation. Toute narration, tout récit qui tient toute la place dans un livre le tue aussitôt. Le pitch, le pitch ! pépient-ils partout. Ici ou là, crapahutage soporifique dans le récit, la réduction de récit, le morne ennui de la platitude. Critiques, on vous en prie, soyez gentils, cherchez un peu l'incantation, ignorez les bredouillages sur le récit !

 

Nerval, Aragon, Chateaubriand, Breton, Rousseau, qui vous voulez, les grands maîtres ne manquent pas, écoutez bien, Michaux, Claudel, Bernanos, Flaubert, j'allais oublier Céline, et je ne donnerais pas le nom de quelques grands vivants, je tiens tout de même à ma peau dans ce Paris de tueurs jaloux, oui, écoutez bien, c'est l'incantation, la musique, les formules magiques. Autrement, à quoi ça sert d'écrire ?

 

Pour ce qui touche à la mort aux rats des récits, regardez les gondoles. Celles des librairies, bien sûr. Elles aussi flottent sur des eaux pourries. Sur l'« acqua alta » de l'édition pour remplir les caisses. Sur le grand vide, surtout. Elles font gondoler ceux qui savent lire, mais faut pas le dire. Elles ne sont que récits, pitch et repitch, et tchyapou dans les pitchs, de dames très bien qui chassent le ministre, de demoiselles à papas un peu tripoteurs, de jeunes gens du siècle en mal d'égo, qui nous montrent leur « ça », qui nous montrent leur « çu », comme disait Queneau. Certains sont un peu plus égo que d'autres, mais c'est tout berlingot. Attention aux caries de l'âme. Comme l'avait constaté Deleuze, – et ce sera ma dernière citation, je vous le promets : «  L'écriture n'a jamais été la chose du capitalisme. Le capitalisme est profondément analphabète. » On peut constater que lui au moins il continue de progresser.

 

Bon, pour résumer : partout où ça cause et ça sélectionne, télématinise, couchetardise, téléramise, on nous narre et rerenarre ce que le livre narre, c'est navrant. Ces connaisseurs, comme c'est bizarre, ils n'entendent jamais l'incantation, ni la recherchent ni la soulignent. Ils oublient la littérature. Pourtant, à part le sinistre, tout le reste, c'est elle.

 

D'accord, on nous l'a assez fait sentir : notre époque, la littérature, ça la fatigue. Elle a mieux à faire : ironiser, avoir l'air blasé, léger, idiot, pour montrer qu'on ne l'est pas, c'est du dernier chic, in, tendance. Il n'y a plus que les dadais qui veulent entrer en littérature. On veut digérer en paix. Lire sec, bref, mince, neutre, trash. Pas littéraire. Compris ? Et vous les écrivains, ça va, ne nous prenez pas la tête, on n'en a plus. Et ça nous plait bien mieux comme ça.

 

Mais je m'entête ; malgré tout je veux poser ma question : ne croyez-vous pas qu'un bon, un simple retour à la littérature, ce ne serait pas si mal dans notre époque, si barbante d'un côté et si barbare de l'autre ?

 

Allez, les mécaniciens du récit, à la guillotine ! Les incantateurs, à vous l'opéra !

 

Pourquoi j'ai écrit La Djouille ? Pour l'incantation, que j'ai tellement voulu pas trop indigne, pour pouvoir dire la douleur de vivre, que je connais assez bien, dans cette époque et un monde que j'ai pas mal arpentés. C'est ainsi qu'on doit se mettre à son bureau, à son pupitre : la poitrine enfle, la passion cingle, le vent, les murmures, –  l'incantation.

 

Vous allez dire : encore un de ces illuminés qui veut entrer en littérature. Vous avez peut-être raison. À mon âge, on ne se refait pas. 

  

                                                                         Jean Pérol